Scènes

European Jazz Conference 2017

C’est à Ljubljana, en Slovénie, que se tenait cette année l’European Jazz Conference, organisée par Europe Jazznetwork et le centre Cankar.


© Raphaël Benoit

280 délégués venus de 43 pays, pour quatre jours de rencontres, de concerts, de conférences, de débats autour de la diffusion de la culture et de son rôle dans une Europe en proie à bien des crises identitaires.

La musique est le lieu de tous les possibles.

C’est sur ces mots que se sont ouverts les quatre jours d’échanges sur l’identité culturelle des individus, leur relation au monde et à leur propre pays à travers la création musicale. Comme l’a souligné le rappeur N’toko, invité à un débat qui posait la bonne question « par où commencer ? » et réunissait également Rabih Abou Khalil, Anusa Pišanec, Mehdi Marechal et Francesco Martinelli : « Qu’est-ce que la culture d’un individu ? Est-ce le patrimoine culturel de son pays, ou son environnement proche, au quotidien ? Je suis slovène, j’ai grandi ici, mais par la musique dont je me suis nourri et mon entourage, ma culture est davantage celle du hip-hop que celle des Balkans, à laquelle je m’identifie moins. »


JPEG - 224.2 ko
Rabih Abou Khalil Trio ©Tina Ramujkic

Côté conférences, Rabih Abou Khalil, Bojan Z et Rokia Traoré sont venus témoigner de leurs expériences d’apatrides, évoquant leurs parcours personnels, leur départs et leurs retours après des années d’exil, et ce qu’ils ont pu construire à partir de ces existences quelque peu nomades.

Pour Rabih Abou Khalil, tout à commencé avec Criss-Cross de Thelonious Monk qu’il a découvert à l’âge de douze ans. « J’ai trouvé cette musique terriblement enthousiasmante, je n’avais aucune idée que c’était du jazz. Je ne connaissais pas les styles musicaux. J’ai gardé depuis à l’esprit que les classifications musicales n’existent pas, seule la musique existe. »

Bojan Z est revenu sur la façon dont il a progressivement intégré des formes issues de musiques des Balkans au jazz qu’il pratiquait en France, et comment avec Julien Lourau, ils ont exploré des directions nouvelles à partir de ces explorations qui les passionnent. « Si cette musique a été perçue comme quelque chose de nouveau et d’enthousiasmant en France, ici ça n’a pas été le cas, où la réaction était plutôt « oh non, pas encore ça ! ». Mais je mesure pourtant combien ce fut utile pour moi de connaitre et d’inclure ces influences dans mon univers, ça fait partie de mon identité. »

Rokia Traoré est venue parler de son combat pour la diffusion de la culture au Mali, en expliquant qu’il avait été nécessaire pour elle, après des années d’exil, de revenir à Bamako. « Revenir au Mali fut très important, pour cimenter la confiance qui s’est instaurée entre les gens ici et moi. C’est ce qui leur a permis de croire à ce que je veux faire, que c’est possible. »


JPEG - 263.3 ko
Studio d’enregistrement au Rog Factory ©Raphaël Benoit

Parmi les différentes activités du festival, les Creative Walks proposaient un tour dans certains quartiers phares de la vie culturelle à Ljubljana, avec pour guide, à chaque fois, un acteur du lieu en question. C’est ainsi qu’il nous a été offert de visiter le Rog Factory, un lieu désaffecté réinvesti par des artistes qui en ont rapidement fait un centre alternatif de création, d’accueil et de refuge. Peintres, sculpteurs, danseurs, musiciens de tous pays et de tous horizons s’y organisent autour de leurs disciplines avec peu de moyens mais beaucoup d’énergie. On a retrouvé N’toko qui assurait la visite, avec Iman Shahryani-Naji, un musicien iranien qui a fui son pays à pied pour rejoindre la Slovénie après avoir purgé un an de prison en Iran, à cause d’une seule chanson qui dénonçait des faits commis par le régime en place… Il poursuit son travail dans un studio d’enregistrement réduit au minimum, fait avec les moyens du bord et très peu de matériel.

Côté concerts, ce fut un festival haut en couleurs qui se déroulait le soir dans la capitale slovène, tant la variété des styles et la qualité de la programmation étaient au rendez-vous. Lors de la soirée d’ouverture d’abord, où Bojan Z a ouvert le bal avec cette fougue qui le caractérise sur scène, ici accompagné du Goran Bojčevski Quartet, pour un concert éblouissant. Ensuite, le Rabih Abou Khalil Trio a littéralement hypnotisé la salle, dans un concert plein de poésie. Le maestro était entouré de Luciano Biondini à l’accordéon et de l’incroyable Jarrod Cagwin à la batterie. Le ton était donné pour cette première soirée.
Le lendemain, c’est en milieu d’après-midi qu’on a pu assister au concert de sortie de l’album To pianos de Eve Risser et Kaja Draksler. Les deux pianos se faisant face dans une salle en forme d’arène, plaçant les deux musiciennes au centre, entourées du public, pour livrer un concert époustouflant : les deux artistes se cherchent du regard pour interagir en permanence. Une œuvre unique, jouée les yeux dans les yeux et à quatre mains.
A découvrir absolument.


JPEG - 138.8 ko
Eve Risser & Kaja Draksler ©Tina Ramujkic

Dans la très belle salle du CD Club, au sixième étage du Cankarjev Dom qui surplombe Ljubljana, se sont succédé sept concerts sur deux soirées. Parmi ceux-là, le duo Zsamm, composé de Maja Osojnik (voix, samples, DJ et autres effets électroniques) et de Patrick Wurzwallner (batterie) est venu électriser la salle avec l’œuvre Let Them Grow, faisant vibrer les murs en jouant sur une palette de fréquences qui ont littéralement traversé le public. Une douche sonore qui n’a laissé personne indifférent, et dont la précision millimétrée fut impressionnante. Il faut prendre le temps de se pencher sur le travail de Maja Osojnik, une artiste passionnée dont l’œuvre musicale et graphique revêt des aspects divers.
Le samedi soir, on a pu retrouver Eve Risser dans un tout autre projet, uniquement en concert cette fois, intitulé Feminized.Science.Deniers. Un trio composé de la pianiste, du saxophoniste Igor Lumpert et du batteur Dré Hočevar. Le groupe commence par instaurer une atmosphère suggérée par une interprétation toute en retenue, produisant des notes dans un jeu subtil, presque effleuré, qui semble chercher la limite du silence. Le calme avant la tempête, puisqu’un déferlement de puissantes phrases musicales suivra, que les trois musiciens répandront tels des cracheurs de feu pour un public sous le charme devant tant d’expressivité. Eve Risser, sans cesse plongée dans l’anatomie de son piano pour en extraire des sons improbables, aura réellement marqué ce festival par deux prestations très différentes mais tout aussi marquantes. Ce fut ensuite au tour de Kristijan Krajnčan d’investir les lieux avec sa musique hybride. Le violoncelliste/batteur, seul en scène, passe d’un instrument à l’autre, et utilise parfois des boucles pour lier les deux. Virtuose au violoncelle et batteur génial, il a su conquérir la salle par son univers émouvant, dans lequel il se jette tout entier. Le morceau « The Leaving Of Siddharta » est un réel chef-d’œuvre qui provoque un flot d’émotions addictives.

Une édition réussie sur tous les plans, quatre jours de découvertes en tous genres, rythmés par la création musicale et les rencontres qu’elle permet. Venus des quatre coins de l’Europe, les participants ont pu se réunir autour et au cœur d’une passion commune, celle de la musique, ce lieu de tous les possibles.


JPEG - 91.1 ko
©Tina Ramujkic