Scènes

Festival Jazz à la Villette 2012

La salle des concerts de la Cité de la musique accueillait quatre duos, ceux de Lee Konitz et Dan Tepfer, puis de Geri Allen et Kurt Rosenwinkel, le mercredi 5 septembre, et devait accueillir ceux de Marc Copland et Bill Carrothers, puis de Bojan Z et Baptiste Trotignon le surlendemain.


Une grande salle pour l’intimité d’un duo, c’est le défi que proposait Jazz à la Villette à une belle brochette de musiciens américains et européens, parmi lesquels une légende vivante… Citizen Jazz y était.

Les festivals ont bien des charmes, dont le moindre n’est pas celui des rencontres inattendues, voire improbables. Qui eût songé à réunir Geri Allen et Kurt Rosenwinkel ? Non que l’incongruité soit ici patente, mais convenons que les duos piano-guitare ne sont pas pléthore et avouons que ce que nous connaissions de la dame – dont la musique se partage entre jazz et musiques connexes – et du monsieur – étourdissant d’originalité à ses débuts et semblant depuis sombrer dans un certain conformisme – pouvait produire aussi bien un petit miracle d’originalité qu’un pensum convenu.

Ce fut hélas le deuxième résultat qui nous attendait dans la vaste salle des concerts de la Cité de la Musique, à demi remplie en ce mercredi soir. Certes, le jeu de Rosenwinkel, le son qu’il extrait de sa guitare six cordes, ne manquent pas de beauté plastique. C’est fluide, ça coule sans effort apparent, c’est si beau que ça en devient lénifiant, et ça ne laissera aucune trace, d’autant que les traits qui fusent du clavier de Geri Allen, étincelles qui jamais ne feront surgir la flamme, ne parviennent pas à occulter le fait que nous sommes là en présence d’une resucée de quelques standards (« Embraceable You », « Ruby My Dear », une composition d’Herbie Hancock et une de Geri Allen) auxquels les deux musiciens n’ajoutent rien de neuf ou de très personnel.


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Marc Copland Photo Christian Taillemite

Pourtant, nous ne condamnerons pas ces artistes, dont c’était ici le premier concert en duo, leur seule rencontre antérieure ayant eu lieu en juin dernier dans le cadre new-yorkais du club Jazz Standard, où le Standards Trio du guitariste invitait Geri Allen (que de standards décidément !).

Mais avant cela nous nous réjouissions d’écouter en première partie une autre paire, davantage rodée puisqu’un beau disque, Duos With Lee, ainsi que des concerts, avaient concrétisé en 2009 la collaboration de l’altiste Lee Konitz avec le jeune pianiste Dan Tepfer.

Peu d’artistes vivants peuvent, comme Konitz, revendiquer le statut de légende. Ce serait faire injure à nos lecteurs que de rappeler ici l’invraisemblable richesse de sa carrière. Ceux qui éprouvent le besoin de la revisiter pourront ouvrir au hasard un quelconque livre d’histoire du jazz : ils sont assurés d’y croiser assez vite sa courte silhouette ; celle-ci s’est épaissie au fil des ans, et c’est une sorte de paisible retraité chaudement vêtu - vareuse, casquette - qui gravit les trois marches menant à la scène : Lee Konitz, un instrumentiste à vent qui craint les courants d’air. L’accompagne d’une démarche sportive un pianiste qui avait déjà su, sans trop de révérence timide, se hausser au niveau requis sur Duos With Lee. Depuis, Dan Tepfer a notamment publié un disque intéressant où, sur le modèle des Scarlatti d’Enrico Pieranunzi, il mêle aux Variations Goldberg les improvisations que lui inspire cette œuvre maîtresse de Bach.

Sachant ce pianiste élève de Martial Solal, on se rappelle un album live enregistré en duo par ce dernier avec Lee Konitz, à Hambourg, en 1983, Star Eyes, qui n’est pas loin d’être un chef-d’œuvre. Cependant, ce n’est pas le Lee flamboyant des années 1980 qui, ce soir, exprime son soulagement par un bruyant soupir après chaque longue phrase, mais un Lee néanmoins reconnaissable à ce son unique, dont le grain légèrement voilé est d’autant plus touchant de fragilité qu’un mouchoir logé dans le pavillon de l’instrument vient parfois le feutrer davantage.

Cette puissance disparue explique sans doute pourquoi le grand Lee privilégie à présent les formules chambristes tels que les duos, et évite la batterie. Mais après un « Skylark » de chauffe, il tombe vareuse et casquette, contemple d’un air narquois une salle à qui il adresse quelques plaisanteries (il explique qu’il est là pour nous jouer des chansons puis, plus tard, dédicace le concert à celui ou celle qui se trouve en possession de la carte de crédit et du chéquier qui lui ont été subtilisés dans le train). « Subconscious Lee », sa version « tristanienne » du célèbre « What Is This Thing Called Love » de Cole Porter, est plus enlevée, d’autant que le remuant Tepfer brille déjà de tous ses feux. Un son clair sans dureté, marque d’une technique classique de haut niveau, le distingue de pianistes plus percussifs comme son maître Martial Solal. Rapide comme l’éclair, il se glisse dans les larges espaces que lui ouvre la parcimonie de l’altiste, et ce que nous remarquons, c’est souvent la musique qu’il partage avec virtuosité entre deux mains également chantantes.

Il est navrant que, lors du bis que donnèrent Geri Allen et Kurt Rosenwinkel, auquel il fut invité avec Lee Konitz pour former un quartet insolite, ce jeune talent ait été victime d’une certaine désinvolture de la part de la pianiste américaine, qui présenta Rosenwinkel et Konitz mais dut avouer qu’elle ignorait le nom de Tepfer. Le comble de la gêne aura été atteint lors de cet invraisemblable bis (on me pardonnera de ne plus me souvenir du standard bebop qui fut joué) quand Geri Allen et Dan Tepfer se firent des politesses devant le tabouret de piano, puis s’y assirent simultanément, se laissèrent mutuellement le choix de commencer à jouer puis, commençant à jouer ensemble, se partagèrent maladroitement clavier et musique…


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Bojan Z Photo Christian Taillemite

Dans un environnement plus chaleureux et plus vivant, le grand Lee Konitz aurait certainement quelques belles surprises à offrir. Mais cette salle confortable, plongée dans le noir comme il sied à un récital classique, les applaudissements d’un public où les jeunes sont rares, et dont quelques-uns passent plus de temps à traquer téléphones et appareils photo qu’à écouter une musique à laquelle ils n’entendent pas grand-chose, fait regretter le joyeux désordre des clubs. On se prenait à guetter le passage d’un plateau chargé de boissons, on rêvait d’entendre rire des jeunes gens et tinter des verres. Le jazz est né de la vie, celle par exemple du Cotton Club et du Minton’s Playhouse, et les nombreux trésors vidéo du Web montrent des musiciens de légende (je pense à Ahmad Jamal) en train d’écrire l’histoire parmi une assistance en mouvement. Or on se pinçait, ce soir-là : face à cette assistance cauchemardesque, mortifère et guindée, pleine d’abonnés au Figaro, était-on bien dans un festival ? Ce mot, qu’il évoque l’Ile de Wight ou Jazz à Marciac, signifie que la musique vivante se joue dans des lieux vivants. L’ambiance lugubre de ce concert entraîne inévitablement à réfléchir sur cette sacralisation de la musique, ces interdictions en tout genre, tant pour les spectateurs que pour les photographes - tendance peut-être amorcée par Keith Jarrett, dont on connaît les exigences en la matière. Est-ce ainsi que les gens vivent encore ? Est-ce ainsi qu’ils souhaitent encore écouter la musique ?

On se consola en songeant que, le surlendemain, le même lieu allait vibrer de toute autre manière sous les doigts de messieurs Carrothers, Copland, Trotignon et Zulfikarpasic. Et ce fut en quelque sorte le cas, puisque la salle, cette fois, était comble, et l’assistance pétulante. C’est toutefois par une déception que devait débuter cette soirée du vendredi 7 quand on nous apprit que suite à une tempête, puis une panne informatique, les vols de Bill Carrothers avaient été annulés. Cet artiste passionnant qui m’avait accordé une interview lors d’un de ses nombreux passages à Paris, était pour moi l’attrait principal de la soirée…

Mais j’avais assez apprécié les magnifiques albums en solo de Marc Copland pour attendre avec confiance le concert qu’il allait crânement donner sans son ami, avec qui il avait enregistré le superbe No Choice (en 2006). Et je ne fus pas déçu puisque, depuis « I’ve Got You Under My Skin » en ouverture jusqu’à « All Blues », le rappel, en passant par des thèmes issus de son excellente plume, j’ai retrouvé toutes les qualités qu’on lui connaît - poésie attentive, richesse harmonique… tout qui lui permet de donner à chaque composition un ton qui n’appartient qu’à lui. S’il fallait émettre une réserve, elle tiendrait peut-être aux contrastes insuffisants dans la succession des rythmes, des tempos, des couleurs. Il peut arriver que dans ce calme flux, l’auditeur s’évade par instants, mais après tout, tiendra-t-on rigueur à Marc Copland de nous inciter à la rêverie ?

Si nous étions en peine de contrastes, nous allions être gâtés par l’entrée en scène de Bojan Z et Baptiste Trotignon. Les deux artistes se sont déjà produits en duo cette année. Ce rodage, joint à leur aisance technique, promettait une musique pyrotechnique. Mais dans cette promesse même résidait une légère inquiétude. Sans aller jusqu’à reprendre le célèbre « Trop de notes ! » de Salieri à Mozart, il faut bien avouer que par le passé, d’autres duos d’artificiers m’ont un peu submergé. Il faut beaucoup d’endurance pour suivre jusqu’au bout une rencontre entre Chick Corea et Hiromi, par exemple et, maintenant que Jeux Olympiques et Paralympiques sont finis, on aimerait prendre un peu de bon temps hors esprit de compétition. La musique peut dire beaucoup avec peu de moyens, et deux pianos ne signifient pas forcément deux fois plus de plaisir.


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Baptiste Trotignon Photo Christian Taillemite

Le début du concert a justifié mes craintes. Peut-être les compositions de Trotignon, « TNT » et « Mood », manquent-elles de profondeur ? Toujours est-il que cette entame, si elle me remplit d’admiration pour les capacités des duettistes, m’étourdit par sa densité. Ce n’est qu’avec « Full Half Moon », le très beau thème en choral qui ouvre Soul Shelter, remarquable album en solo de Bojan Z, ELU Citizen Jazz, joliment exposé par Baptiste Trotignon, que le concert décolla vraiment. Bojan, comme l’avait mieux fait encore Antoine Hervé, dont il ne faudrait pas oublier qu’il est aussi percussionniste, sur son album solo Inside, transforma le coffre de son piano en instrument de percussion. Les ressources de ce long thème permirent aux artistes un développement intéressant.

Sur les deux Steinway, la différence de son - celui de Trotignon est plus sec, plus léger, celui de Bojan plus puissant, plus profond - était déjà nette. Sur un thème de Jobim où tous deux jouèrent tour à tour en solo, en ne se rejoignant que brièvement, il apparut que, chez Bojan Z, ce n’est pas le son qui est le plus profond. L’émotion affleure davantage dans sa musique, et les surprises sont plus nombreuses. Quoiqu’il en soit, avec un « Lennie’s Pennies » endiablé et joueur, les deux artistes emportèrent l’adhésion d’un public qui avait manifestement passé une bonne soirée.

par Laurent Poiget // Publié le 24 septembre 2012
P.-S. :

Le concert du 7 septembre est visible sur le site d’Arte pendant 6 mois à compter de la date d’enregistrement.