Chronique

Ingrid Laubrock

Two Works For Orchestra With Soloists

Mary Halvorson (g), Kris Davis (p), Nate Wooley (tp), Ingrid Laubrock (ss, ts). Eric Wubbels, Taylor Ho Bynum : conductors

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Les deux pièces pour grand orchestre et solistes réunies sur cet album datent de 2013 et 2017. Elles ont été commissionnées et soutenues par les lieux et/ou festivals qui en ont vu la création (Moers par exemple), mais leur conception globale date sans doute des premières années de la présence de la saxophoniste aux USA, lorsqu’elle commençait à travailler avec Anthony Braxton et Walter Thompson au Brooklyn’s Irondale Center. Chaque pièce (Contemporary Chaos Practices et Vogelfrei) est conduite par un musicien différent, selon un mode de conduction hérité ou inspiré de Walter Thompson (soundpainting), la partition écrite par Ingrid Laubrock servant évidemment de base à la direction. L’orchestre utilisé est à mi-chemin du grand orchestre symphonique et de l’ensemble de chambre étendu. Contemporary Chaos Practices est en trois mouvements, quand Vogelfrei est un morceau d’un seul tenant.

Et avec ça vous savez tout ce qu’il faut savoir, registre qui compte beaucoup pour s’orienter, mais vous n’accédez à aucune vérité de la musique, qui attend votre écoute. On dira seulement - comme indices - que lorsque la compositrice utilise le mot « chaos » ce doit être au sens où Haydn l’entendait dans son introduction à La Création : une musique qui échappe aux codes de l’époque tout en les transgressant de manière discrète et retenue. Ici, on a donc globalement une écriture qui rappelle celles du XXe siècle (de Stravinsky à Berio en passant par Ligeti et Xenakis, par exemple), mais les englobe dans une manière de liberté d’exécution qui doit beaucoup à ce que les musiques improvisées inventent aujourd’hui un peu partout sur la planète.

Le coup d’éclat (et de cymbale) qui inaugure la première pièce ouvre sur une chatoyante aventure orchestrale, avec suspens, cristaux de musique, emballements, arrêts sur l’image, sans que jamais la palette sonore cesse de se trouver de nouvelles lumières pour briller. Il y a aussi une manière de sculpter l’orchestre et d’ausculter le rythme qui ne laisse pas d’impressionner, au point qu’on se convainc vite de tenir là une œuvre phare de notre époque. À inscrire dans le registre qui vous conviendra, mais surtout à glisser dans votre lecteur.