Chronique

Ingrid Laubrock Anti-House

Strong Place

Ingrid Laubrock (ts, ss), Mary Halvorson (g), Kris Davis (p), John Hébert (b), Tom Rainey (dms)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Parmi les figures actuelles de l’avant-garde new-yorkaise, la saxophoniste d’origine allemande Ingrid Laubrock fait figure de modèle. Aux côtés notamment de son compagnon, le batteur Tom Rainey, comme de la guitariste Mary Halvorson [1], elle mûrit aux confins de la musique contemporaine et des musiques improvisées un propos qui doit autant à Henry Threadgill, à qui un morceau est d’ailleurs dédié, qu’à Anthony Braxton, lequel n’a pas fini de veiller sur cette génération dorée.

Après un premier album en 2010, déjà chez Intakt Records, Laubrock retrouve son quintet Anti-House avec ce Strong Place, titre qui sonne comme une affirmation de la très forte identité de cette formation. Très vite, on associe ses compositions raffinées à la Ghost Trance Music de Braxton - même faculté de réinventer un langage qui modifie les rapports de force sans chambouler les connections naturelles des orchestres de jazz. Au gré des percussions pointillistes de Rainey, les cercles concentriques dessinés par les cordes mêlées d’Halvorson et du contrebassiste John Hébert construisent une texture extrêmement ouvragée. Puis, lorsque le jeu de Laubrock se fait plus tranchant, accompagné par le piano bâtisseur de la Canadienne Kris Davis, le groupe semble bondir en avant, avec le naturel un peu bravache des réalités contingentes.

Véritable travail d’équilibre des forces entre musiciens virtuoses, la musique écrite par Laubrock circule au travers de complicités anciennes. C’est en effet dans le lacis des collaborations, dans la multiplicité des orchestres communs que s’est formé l’unisson des solistes d’Anti-House. Grâce aux automatismes issus du trio avec Halvorson et Rainey, un morceau comme « Cup in a Teastorm » devient une base idéale de discussion sereine entre guitare et batterie. Plus loin, la justesse de l’échange entre piano et ténor, né au cœur du trio Paradoxical Frog, déplace le centre de gravité de cette alliance fondamentalement égalitaire. Ces associations diverses ne remettent jamais en cause l’insatiable cohésion d’Anti-House ; au contraire elles l’affirment et la renforcent (« Strong Place (For Emmanuela) »).

Au fil de l’album, et plus particulièrement sur le magnifique « From Farm Girl To Fabulous Vol. 1 » où Halvorson s’illustre comme source d’un thème répétitif propagateur de mouvement, Laubrock travaille la masse orchestrale comme on joue, en optique, sur la profondeur de champ. Par petites unités labiles, elle modifie le relief du quintet pour pointer tour à tour, de manière assez aléatoire, tel timbre ou tel rythme. Il en découle une évidente fluidité, qui réussit à faire de l’instabilité l’atout majeur de la robustesse d’Anti-House. Les combinaisons infinies entre les musiciens permettent toutes les perspectives. New York est une place forte mondiale des musiques improvisées ; ce n’est pas avec des formations de cette qualité que l’évidence risque d’être contestée.

par Franpi Barriaux // Publié le 27 mai 2013

[1Le trio a fait paraître récemment un remarquable Camino Cielo Echo sur Intakt Records.