Sur la platine

Ivo Perelman, disque jockey

Retour sur les dernières sorties d’albums du saxophoniste brésilien, installé à New-York depuis de nombreuses années.


Au regard de sa production discographique, on emploie souvent le terme de stakhanoviste au sujet d’Ivo Perelman. Et il est vrai que, là où certains musiciens se contenteraient volontiers de sortir un album tous les ans, lui les enfile comme les perles d’un bracelet brésilien. De perles, il n’est pourtant pas toujours question quant il s’agit de gloser sur la qualité de la musique du saxophoniste. D’aucuns trouvent qu’il se répète (mais qui ne se répète pas !), d’autres qu’il en fait parfois trop. Mais à 62 ans, Ivo Perelman se moque bien des critiques ; il continue son bonhomme de chemin fait de rencontres, d’improvisations… et d’enregistrements.

On commence ce tour d’horizon avec le double album Molten Gold du quartet qu’il forme avec le tromboniste Ray Anderson, Joe Morris à la contrebasse et Reggie Nicholson à la batterie. Sorti en février 2023 sur Fundacja Słuchaj Records, l’album compte quatre improvisations libres d’une vingtaine de minutes chacune. Sur « Warming Up », trombone et saxophone se livrent à des joutes endiablées, tancés par une rythmique énergique et enjouée d’où émerge la batterie rebondie de Nicholson. « Liquid » avance dans un autre registre, plus bruitiste, moins démonstratif. Les musiciens y installent d’abord une atmosphère souterraine aux couleurs cramoisies, portée par les stridences de Perelman et par l’archet de Morris, avant que celui-ci ne l’abandonne pour une sautillante ligne de basse sur laquelle le groupe s’appuie pour deviser gaiement. On est dans les mêmes eaux sur « Aqua Regia » : contrebasse et batterie bricolent une trame bancale qui permet au saxophoniste (souvent à l’initiative) de se lancer dans de longues interventions saccadées dont il a le secret, Anderson soulignant son propos dans un semblant d’unisson ou par des contrechants plus explosifs. Quant à « Gravity », il agrège un peu de tout cela et bien plus encore dans une ambiance des plus retenues.

Pour fêter le printemps, Perelman sortait deux albums simultanément sur le même label, Mahakala Music, dirigé par son ami William Parker.
Dans Trichotomy, il réunit deux vétérans de l’improvisation (octogénaires tous les deux) : Dave Burrell au piano et Bobby Kapp à la batterie. À eux trois, ils s’aventurent dans le champ de l’improvisation libre bien sûr, mais avec un ancrage très marqué dans la pulsation. Dave Burrell, pianiste plus « classique » que Matthew Shipp par exemple (dont on reparlera un peu plus bas), sait y faire pour rester en permanence dans un rythme bien découpé, toujours identifiable ; c’est finalement lui qui guide la musique du trio, même quand Perelman part dans ses envolées parfois débordantes. Burrell est parfaitement soutenu par Bobby Kapp, qui s’appuie sur son piano pour enrubanner le tout d’une lumière métallique.

Artificial Intelligence, quant à lui, est un duo avec le guitariste Elliott Sharp. Ce n’est pas la première fois que le saxophoniste brésilien enregistre un duo avec un guitariste. On se souvient notamment d’albums avec son compagnon de longue date Joe Morris ou plus récemment avec Pascal Marzan. Avec Elliott Sharp, qui navigue dans les flots de l’underground new-yorkais depuis plus de trente ans, c’est sa première collaboration. Leur musique est abrupte, rêche, abstraite. Le guitariste (ici aux prises avec une guitare 8 cordes) esquisse, au gré de sa fertile imagination, des bouts de phrases, riffs bancals et notes écorchées, qu’il larde d’effets électroniques installant une ambiance étrange et tordue. Perelman louvoie dans les espaces laissés vacants, méandres du silence, avec beaucoup de fougue. L’écoute entre les deux musiciens est intense, chacun rebondissant sur les propositions de l’autre avec beaucoup de pertinence.

En avril, c’est Live in Carrboro qui sort sur le label Soul City Sounds. Perelman y retrouve son vieux complice Matthew Shipp ainsi que le batteur Jeff Cosgrove (ce même trio avait d’ailleurs déjà sorti un album live, Live In Baltimore chez Leo Records en 2017). L’album n’est qu’une seule et longue plage de 54 minutes. La musique divague au gré des humeurs du Brésilien. Il joue sur le débit, la respiration, le timbre, le doigté. Tantôt extatique, parfois proche de la plainte, tantôt plus apaisé, son jeu de ténor est toujours aussi caractéristique. Flamboyant parfois, engagé souvent, parfois lassant aussi, notamment quand il s’évertue à s’époumoner dans les aigus. De furieux moments alternent avec d’autres plus doucereux. On respire alors un peu quand le saxophoniste daigne lâcher un temps son instrument pour laisser la parole à ses deux compères. Matthew Shipp se fend ainsi de quelques minutes de digressions abstraites et bancales dont il a le secret quand Cosgrove développe un solo très terrien, sourd, presque gras. Les deux musiciens semblent un peu sur la retenue tout au long du concert, comme empêchés par la statue de commandeur de Perelman, le laissant finalement à ses interjections sibyllines.

A la fin du mois de juin, sortira le superbe Prophecy (Mahakala Music) qui grave la rencontre de Perelman avec le pianiste Aruán Ortiz et le violoncelliste Lester Saint Louis (membre du groupe Fly or Die de la regrettée Jaimie Branch). Un magnifique trio qui agrège trois fortes personnalités finalement très complémentaires. Le jeu percussif et minimaliste d’Ortiz au piano et au piano préparé est un parfait contrepoint à celui, plus extraverti, de Perelman. Ortiz semble tempérer les ardeurs du saxophoniste : la musique se fait plus aérée qu’à l’accoutumée, moins démonstrative, avec moins de notes aussi, de l’espace et quelque chose de minéral. On est ainsi plus sensible au beau son de ténor, ample et rugueux, de Perelman, qu’on peut parfois oublier à l’écoute de certaines de ses prises de paroles. Quant au violoncelliste Lester Saint Louis, il est le socle sur lequel s’épanche le dialogue entre le saxophone et le piano. Dans un style plutôt dépouillé, il alimente la conversation, là d’un grand coup d’archet, ici d’un pizzicato aérien et débridé.

Enfin, Ivo Perelman partagera l’affiche avec le guitariste James Emery dans l’album The Whisperers, à paraître dans quelques jours sur Mahakala Music. À suivre donc !