Chronique

Jacques Schwarz-Bart, Laurent David, Stéphane Galland, Malcolm Braff

Shijin

Jacques Schwarz-Bart (ts), Laurent David (elb), Stéphane Galland (dms), Malcolm Braff (p, kb).

Label / Distribution : Alter-Nativ / Socadisc

Certain·e·s consomment des boissons énergétiques pour se maintenir en forme ou s’adonner à leur sport préféré. Avec Shijin, on pourra sans le moindre risque faire valser ces produits par-dessus bord. Le contenu de ce disque pas comme les autres est en effet bourré de vitamines et les talents en action devraient sans nul doute préserver chacun·e de toute forme de morosité.

Il est vrai que les projets élaborés par Laurent David sont rarement marqués par la tiédeur. Avec son allure (et son âme aussi…) de rockeur, le bassiste – qui veille sur le label Alter-Nativ - n’aime rien tant que la conjugaison des forces pour les mener à bien. Son trio M&T@L [1], puissant et électrique, en est une bonne illustration, de même que sa capacité à se muer en alchimiste. Souvenons-nous de la manière dont il avait su, en compagnie de la chanteuse Laurence Malherbe et Excursus, parcourir les principales étapes du Voyage d’Hiver de Franz Schubert sur un mode détonant, entre punk et gothique. On l’a vu à l’œuvre également du côté de chez Ibrahim Maalouf ou au sein de l’Electric Epic de Guillaume Perret où il a succédé à Philippe Bussonnet, bassiste de Magma depuis plus de 20 ans.

Un costaud, donc, qui revient cette fois accompagné de trois personnalités non moins solides. Le saxophoniste Jacques Schwarz-Bart, musicien de la fusion : soul, funk, jazz, gwoka… rencontré il y a quelques années lors de concerts improvisés à New York ; le pianiste Malcolm Braff, passionné du rythme, passé par le Brésil et le Sénégal, croisé lors d’une jam et qui, par ailleurs, fait partie d’un autre projet nommé Darkmatters (dont le disque sortira très vite chez Alter-Nativ) ; Stéphane Galland [2], enfin, batteur polyrythmique (entre autres membre d’Aka Moon, partenaire des Songs Of Freedom de Nguyên Lê et qui a joué aux côtés de Joe Zawinul) avec lequel Laurent David jouait chez Maalouf et qui lui-même avait déjà eu l’occasion de collaborer avec Braff. Du très beau monde, des influences multiples et voyageuses (dont l’Afrique et les Caraïbes) et une volonté commune d’en découdre par le biais d’une musique aux accents électriques une fois encore, tendue comme un arc : voilà pour faire rapidement les présentations avec ce quatuor dont le fonctionnement aura été singulier.

Car l’enregistrement de Shijin (une symbolique orientale représentant les gardiens des quatre points cardinaux) est le résultat d’une construction en plusieurs temps. Laissons plutôt Laurent David nous la raconter : « Comme nous habitons loin les uns des autres, j’ai organisé une conversation participative, et j’ai dirigé les opérations. L’idée était d’abord de réaliser des maquettes de morceaux basse / batterie, et j’ai organisé une séance d’enregistrement à Paris, en juillet 2017. Nous avons enregistré huit bases, qui finalement sont devenues les morceaux définitifs. Ensuite, j’ai organisé une semaine de studio à Chamonix à la Maison des Artistes avec Malcolm. Puis je suis allé à Boston enregistrer Jacques dans les locaux de la Berklee School of Music. Chacun était libre d’enregistrer comme il voulait, ce qu’il voulait, même si je définissais un cadre pour réaliser un travail efficace. Et toujours dans l’idée de la liberté de chacun, j’ai laissé Antoine Delecroix mixer, sans possibilité de retouches, au studio de Meudon, et tout le monde a découvert le résultat sans avoir entendu les différentes étapes. »

Cette élaboration en couches successives aura-t-elle nui à la spontanéité de la musique jouée ? Une question légitime, mais une réponse sans la moindre ambiguïté tant le résultat est à la hauteur des attentes d’un projet du genre ambitieux. Mieux, tout porte à croire que Shijin est l’une des plus belles réussites signées Laurent David, dont le jeu a rarement été aussi bien mis en valeur qu’au long de ces huit compositions musclées où les pauses sont rares. Sa basse terrienne est en mutation constante, tour à tour ronde et vrombissante, s’échappant parfois au pays des guitar heroes ! L’association avec Stéphane Galland (le point de départ de Shijin, on l’a compris) fait merveille en ce qu’elle imprime une tension permanente au disque, dont les 43 minutes défilent à grande vitesse. Leur foisonnement, aux couleurs multiples et changeantes, est la matière première dont s’emparent Malcolm Braff et Jacques Schwarz-Bart avec autorité et jubilation. L’assise rythmique du premier est impressionnante autant que ses échappées plus free n’excluant pas un zeste de romantisme, et sa capacité à mêler ses nuances à celles de la paire rythmique (formidable travail au Fender Rhodes) contribue pour beaucoup à l’élaboration d’un son d’ensemble qui doit autant au rock qu’au jazz. Le saxophoniste quant à lui semble exulter et, surtout, fait preuve d’un lyrisme empreint de joie profonde [3]qu’il conjugue avec une concision excluant tout bavardage.

De la belle ouvrage, de l’énergie à revendre et un évident plaisir de donner forme à une musique sans barrières stylistiques, dont la puissance est toujours mêlée de légèreté mélodique. Voilà ce qu’offrent ces quatre musiciens venus d’horizons variés avec Shijin, disque dont on aimerait penser qu’il ne sera pas sans lendemain. Et qu’il portera très vite le feu sur scène.