Scènes

Jazz à Luz : leçons de bas en haut

28e Festival d’Altitude, à Luz-Saint-Sauveur, du 11 au 14 juillet 2018


Ce qui tremble et brille au fond de la nuit noire (c) photo Michel Laborde 2018

Ce cru 2018, avec pour fil rouge la thématique du « dessin », a offert une programmation musicale bondissante, entre propositions hardies et déflagrations sonores, découvertes et confirmations. Un tracé artistique sinueux plein d’enseignements et de bonnes leçons.

Cette 28e édition a été inaugurée par un discours du programmateur, Jean-Pierre Layrac soulignant la difficulté de mener à bien ce projet fou. Si réunir un bon millier de personnes durant quatre jours au sommet des Pyrénées, aux sons de musiques qui ne se laissent jamais définir, n’est pas une sinécure - on s’en doute - on se figure mal la somme d’efforts qu’il faut encore déployer pour le faire chaque année pendant trois décennies. Or le public de Luz s’enquiert de la santé de son festival, l’observe avec attachement. Ce préambule public, bien que risqué, nous invite à considérer le danger. Avec pour fil rouge 2018 le thème du dessin, on retiendra que le tracé artistique aura été contrasté, inégal mais rarement déplaisant. Puisque « le pari de l’étonnement » est prôné chaque année, il est impossible de ne pas revenir de Luz un peu interloqué.

Sur les vingt-cinq formations programmées, peu sont arrivées à l’affiche par souci de rentabilité, alors que partout ailleurs cette logique infuse lentement, minant les territoires et les initiatives. Cela n’a jamais été la tasse de thé des organisateurs. On souhaite vivement que le Festival d’Altitude ne perde rien de sa saveur. Car c’est pour ses propositions imprégnées de cette énergie particulière, une forme d’entêtement, que l’on s’y rend. C’est parce que ce qui est perçu ailleurs comme radical est ici vécu comme normal, que Luz remet les choses en place.

La première soirée a offert deux beaux exemples en la matière. D’abord un quartet venu de la scène toulousaine s’est fait remarquer par l’équipe d’Un Archet dans le Yucca, ce qui lui a valu d’être programmé. Jeune et fou, ses membres accoutrés comme l’as de pique, mais qu’importe : on sait que l’habit ne fait pas le moine. Car derrière ce nom improbable d’Édredon Sensible, on trouve la fougue et la croyance, le corps et l’esprit. Deux infatigables percussionnistes polyrythmiques et deux saxophonistes ténor et baryton prennent un plaisir dingue à faire durer les attaques et à les jouer en boucle, revigorant les amoureux d’un jazz élémentaire mais échevelé, porté sur la transe, qui prend racine sur chaque continent.

Edredon Sensible © Michel Laborde 2018

La seconde illustration de l’état d’esprit luzéen est Mange Ferraille. Sur disque, la musique de ce trio guitare-basse-batterie à la mécanique dure, épurée, « forgée », peut rebuter par sa sécheresse, mais sur scène avec la force humaine nécessaire pour la faire naître, elle prend toutes les nuances (de gris) d’un dessin au fusain. Elle trouve donc son écrin idéal sous les voûtes de pierre de la Maison de la Vallée. Le lieu troglodyte des nuits du festival a donné au trio du batteur Étienne Ziemniak, qui a déjà prouvé ses qualités ici l’occasion d’offrir un concert martial, pensé, sans zèle mais avec caractère, qui ne démontre rien de plus que la toute-puissance de la métrique. Parfait pour clore cette première journée.

La seconde nous réserve de belles leçons d’équilibre. D’abord avec Iana, deux pianistes, deux pianos. Christine Wodrascka et Betty Hovette. Leurs parcours sont opposés et c’est bien l’intérêt de leur rencontre. La première a fait des musiques improvisées son territoire naturel, la seconde a fait ses classes dans les musiques anciennes et classiques avant de se passionner pour les musiques contemporaines et minimalistes. Que leur rencontre converge en un face-à-face a quelque chose d’ironique, de joueur, de charmeur. Toutes deux se dressent, jouent des mains et des coudes, mais ne combattent pas. Iana est le féminin de Janus : ces deux têtes ont un corps en commun. Sur scène les deux pianos à queue, lovés l’un contre l’autre, ne forment qu’un, une nouvelle machine. Aux deux extrémités du métier, les compositrices deviennent tisseuses. Elles ont dans les mains la même matière qu’elles consolident pour conquérir l’espace avec des techniques simples. Beaucoup d’improvisation, à partir de thèmes et de simples mots-clés (« Nature », « Train », « Oiseau »), point de départ de rafales sonores qui passent des doigts de l’une à ceux de l’autre, en s’amplifiant dans l’espace. Une leçon de force. Une festivalière, assise à mes côtés (elle se reconnaîtra) le remarque : « deux femmes puissantes » étaient aux commandes de la soirée et « ça fait le plus grand bien ! ».

Iana © Michel Laborde

Le lendemain, c’est le solo de Frantz Loriot à l’église de Barèges qui est attendu. L’impatience que provoquent ces soli perchés dans les églises de la vallée perdure. Ce sont des moments précieux, des chances. Ce vendredi 13, elle est au rendez-vous. Le musicien se présente sobrement. Aucune parole vaine. Il se complaît dans l’épure et la matière concentrée. Dès son surgissement, au plus près de la source, le son provoque chez moi un trouble sensoriel. La musique de l’altiste s’avère en fait aussi puissante, aussi foisonnante, dans ses nuances, ses variations, que le visage et le corps du compositeur restent, eux, totalement mutiques. Loriot, magicien, parvient parfois à faire croire qu’il joue de deux instruments. Il capte tant mon attention qu’en fermant les yeux, je glisse dans un espace-temps inédit. Je ne saurais dire si le concert a duré 10 minutes ou deux heures, mais sa durée était parfaite. Encore une leçon d’écoute.

Dans la catégorie « son d’ensemble », même si la théâtralité, l’humour, la virtuosité de l’ensemble Le Grand Sbam ont séduit, c’est la performance de Der Verboten que l’on retiendra. Quartet de Frantz Loriot avec Cédric Piromalli au piano, Antoine Chessex au ténor et un percussionniste lui aussi tisseur de son, Christian Wolfarth. Le quartet a deux ans d’existence, c’est peu. Mais Loriot et Piromalli ont déjà collaboré et la solidité de cette formation se sent immédiatement. Plus qu’une mécanique huilée, l’échange tient de la mathématique et de la chimie : de proportions respectées.

Frantz Loriot © Michel Laborde Jazz à Luz 2018

Après une introduction « classique » faite de craquements, cliquetis et tâtonnements, chaque musicien dégage sa voie. En frappant le cordier, en maltraitant les crins de son archet, l’altiste crée une complicité avec le piano ventre ouvert de Piromalli. Puis crée un accord quasi parfait, un unisson hallucinant, avec le percussionniste qui frotte la tranche de ses cymbales. Alors le saxophoniste s’impose, le son de groupe s’installe et ouvre la seconde partie du concert. Souffle et frottement s’y confondent en une sublime déflagration. À quatre, Der Verboten atteint la puissance d’un orchestre. Les visages autour de moi, arborant ces sourires entendus, rappellent que c’est ce que nous sommes venus chercher. Cela me frappe encore : celui de Loriot reste étrangement « interdit » (c’est la signification de Verboten en allemand). Une leçon d’humilité.

Je repense au concert d’un autre groupe baptisé, Pulverize The Sound, proposé deux jours plus tôt au même endroit. Leur mur du son, à côté de cette leçon, revient à comparer un bloc de béton à un ouvrage en pierre de taille. Je laisse les truelles aux maçons et poursuis l’exploration avec le concert-dessiné, symbolique de cette édition.

Une proposition intimiste : Ce qui tremble et brille au fond de la nuit noire. Un duo qui donne à voir la création dès que l’idée survient. Les deux artistes ont préalablement défini les tableaux, les points de rencontre entre leurs deux disciplines, pourtant Gaspar Claus (violoncelle) et François Olislaeger (dessins tracés en direct et projetés), nous prodiguent une forme d’improvisation nue. On sait le violoncelliste amateur de grands écarts, touche-à-tout, volontiers casse-cou. Mais ce qui touche, c’est la finesse de son jeu lorsqu’il s’émancipe d’un cadre. On le sait capable de fulgurances émotionnelles en duo avec son père, le guitariste flamenco Pedro Soler, dans un registre balisé (musique traditionnelle). Ici, l’amitié qui lie les deux artistes parvient à convoquer l’intime en quelques traits épars et vifs. Enfance, nature vierge ou souillée par le commerce des hommes, paysages détaillés, apparaissent à l’écran en un instant, comme s’ils naissaient de trois coups d’archet. Le public sourit, se souvient, ne peut anticiper les images mais les identifie. Le concert devient un jeu de devinettes entre deux amis que l’on prend plaisir à suivre, l’œil humide et la gorge serrée. Une belle interaction menée avec tendresse.

Gaspar Claus _ Ce qui tremble et brille au fond de la nuit noire © Michel Laborde

Le Trio BEK était une autre belle création mêlant dessin aux traits presque primitifs et musique improvisée, proposée par Freddy Morezon, collectif toulousain invité régulier du festival, dont les propositions ont particulièrement brillé cette année. D’ailleurs ce dernier s’est associé à Pépètte Lumière, structure bourguignonne dédiée aux musiques créatrices contemporaines, pour proposer le concert de Kill Your Idols. Un combo gagnant. Le public, assis lorsque le concert démarre, réalise vite que quelque chose cloche. Le septet composé des membres des No Noise No Reduction et des Bampots, attaque par une reprise de « Pattern Recognition » qui met la moité du chapiteau debout. Le groupe de rock new-yorkais Sonic Youth, référence bruitiste, a aussi toujours fait preuve de virtuosité lorsqu’il s’agit de composer des gimmicks qui font bouger la tête et les jambes. Kill Your Idols, formé d’un trompettiste, de deux saxophones baryton et basse et de deux trombonistes, a fait se confondre les frontières du jazz « puriste » et du rock par d’excellentes reprises, lisibles et mélodiques, de titres comme « Death Valley 69 » ou l’éponyme « Kill yr. Idols ». Thurston Moore et Kim Gordon eux-mêmes en auraient validé l’approche : retrouver l’énergie électrique et pulsatile dans des corps de cuivre. Il fallait oser, les frenchies l’ont fait.

Kill Your Idols © Michel Laborde 2018

Ces actes artistiques ont provoqué discussions et échanges en tous points enrichissants et ce sont aussi ces confrontations qui donnent son sel à Jazz à Luz. Même si qualitativement cette programmation 2018 a été moins dense que ces dernières années, elle a subtilement conjugué les arts et permis à de magnifiques fulgurances de voir le jour. C’est un fait et un luxe d’y assister. Sans perdre son latin on pourrait ainsi conclure : Fiat Lux et facta est « luz ».