Scènes

Les audaces de Trentino In Jazz 🇮🇹

Le jazz se diffuse progressivement dans les vallées du Trentin.


Ferdinando Romano © Nicola Bortolamedi

Ce qui fait de Trentino In Jazz un festival novateur tient beaucoup à la personnalité de sa présidente, Chiara Biondani. La détermination avec laquelle elle a su imposer ce rendez-vous annuel dans les Vallées del Noce est un exploit. Les paysages montagnards environnants sont façonnés par des générations successives d’agriculteurs qui produisent une variété de pommes réputée bien au-delà des frontières italiennes. Imposer ici un festival annuel consacré au jazz et aux musiques improvisées est remarquable : auparavant les passionnés devaient rejoindre les lointaines métropoles par des routes tortueuses pour assister à des concerts. Désormais les cités de Cles, Caldes, Campodenno, Mezzolombardo, Novella, Predaia et Ville d’Anaunia accueillent des artistes d’envergure. Mais ce n’est pas tout : un effort important destiné à la transmission pédagogique et à la musique collective rassemble chaque année de très jeunes instrumentistes. Cette initiative audacieuse a également permis de faire rayonner le jazz au sein de la population locale qui se déplace massivement chaque soir pour suivre les spectacles où la gratuité d’entrée prime. Retour sur cinq des neuf concerts programmés pour cette édition 2025.

Rudy Migliardi, Sergio Orlandi, Gianluigi Trovesi et Paolo Barbieri © Nicola Bortolamedi

Tiens on l’avait presque oublié, Ellington… À force de plonger dans de nouveaux groupes passionnants le souvenir des aînés ne réapparait que par moments, lorsque des airs indémodables sont repris par des musicien·nes actuel·les. Le 15 juillet, sur la place Gianantonio Agosti du charmant village de Novella, ce n’est pas un big band qui vient faire face au public attentif, mais un octet qui par moments sonne comme un grand orchestre. Le swing se répercute sur les façades des anciennes bâtisses qui encerclent la place. Retrouver Gianluigi Trovesi avec sa sonorité unique est un régal. Lui qui a côtoyé la scène européenne du free jazz tire de son alto des phrasés qui nous transportent ce soir au Cotton Club Orchestra d’il y a un siècle, mais sans nostalgie aucune, juste dans une immédiateté subtile et savoureuse.
Les arrangements orchestraux étonnants qui défilent dans cette suite contemporaine sont valorisés par la détermination collective des musiciens. Comment l’octet arrive-t-il à faire coïncider ces compositions ancestrales avec des interventions solistes futuristes sans que cela surprenne ? Certainement par ces séquences nerveuses et surprenantes procurées par les valves ajoutées aux trombones et trompettes. Il en a vu passer des modes musicales, le vétéran Rudy Migliardi, lui qui a côtoyé Gerry Mulligan, Kai Winding et qui voue une admiration sans bornes à J.J. Johnson alors qu’il est toujours perçu comme le tromboniste de Paolo Conte.
La révélation de la soirée demeure le trompettiste Sergio Orlandi, qui avait collaboré avec Lew Soloff. Ce soir il s’épanche dans des interventions captivantes et tutoie les étoiles. Des échos sonores rugueux de Tricky Sam Nanton succèdent à des rythmes caribéens, « Just Squeeze Me » sautille d’allégresse et le style jungle de Cootie Williams épouse un idiome avant-gardiste. Sourire aux lèvres le guitariste Dario Barone présente les musiciens du Swingers Orchestra, la foule en liesse en redemande.

Le lendemain matin, rendez-vous est pris pour se plonger dans la première répétition du Big Band Del Laboratorio. Ce titre résume bien l’atmosphère dans laquelle vont se retrouver les jeunes musicien·nes placé·es sous la baguette du chef Carlo Cattano, pleinement investi de sa mission. Il aura seulement fallu trois répétitions d’ensemble pour que ces néophytes assimilent un programme alléchant qui passe de « Happy Camp », composé par le saxophoniste Michael Moore, à « Birdland », signé Joe Zawinul. Outre les partitions distribuées aux membres de l’orchestre, c’est le langage du maestro basé sur les signes du soundpainting, qui va rapidement faire progresser le collectif. La pédagogie dont fait preuve Carlo Cattano porte ses fruits et dès la fin de la matinée l’orchestre avance d’une seule voix, preuve que sa méthode fonctionne bien. Cette aventure dénommée In The Spirit Of Jazz est le fruit d’un partenariat entre des jeunes musicien·nes issu·es de la région du Trentin et de la province de Syracuse en Sicile.

Hermon Mehari © Nicola Bortolamedi

La cour intérieure du château Valer, perché sur le promontoire de Ville d’Anaunia, bénéficie d’une acoustique exceptionnelle. L’art s’y perpétue depuis des siècles, comme en témoignent les peintures de la chapelle adjacente, datées de 1473. Ce soir, c’est le quartet de Simone Prattico qui va mettre le feu aux poudres. Le dernier projet du batteur se nomme Oriundo, parole qui évoque les descendants d’émigrés italiens considérés comme étrangers à leur retour en Italie. L’équilibre prévaut dans ce groupe soudé, la complexité de l’écriture orchestrale s’unit à l’énergie du bassiste Acelino de Paula. Ce musicien brésilien étonne par l’aisance avec laquelle il arrive à superposer d’innombrables développements rythmiques. « Maiden Voyage » se pare de parfums méditerranéens, « Tanger » invite aux voyages lointains. Habile, Leo Montana construit et déconstruit son discours pianistique sans jamais se répéter, il tient les spectateurs en haleine. Le quatrième instrumentiste, Hermon Mehari, n’a rien à envier aux nombreux trompettistes lyriques italiens, d’Enrico Rava à Paolo Fresu : il subjugue le public. Sa virtuosité et l’inventivité qu’il déploie dans la gamme chromatique font de lui le prince de la soirée. En dépit des péripéties de son voyage à travers l’Italie, il a ignoré la fatigue et donné le meilleur de lui-même, chapeau l’artiste !

Les arrangements orchestraux étonnants qui défilent dans cette suite contemporaine sont valorisés par la détermination collective des musiciens.

En voici quatre qui ne souffrent d’aucun complexe par rapport à leurs aînés. Récents vainqueurs du concours international Jaci & Jazz Academy Contest 2025 d’Acireale en Sicile, ils se produisent ce jeudi soir sur la grande place de la Mairie de Cles. La bonne humeur caractérise ces musiciens calabrais qui proposent un jazz teinté de références au rock progressif italien des années soixante-dix. Rien de désuet dans cette démarche, leurs compositions sont faites de séduisants rebondissements empreints de tonicité. Le batteur Pierluigi Talarico offre une intervention spectaculaire aux maillets, les têtes en feutre rebondissent ardemment sur les fûts et précèdent les interventions du pianiste Francesco Riolo et du saxophoniste Diego Costanzo, très inspirés. Personnage-clé du quartet, Raffaele Lorè impressionne par son immense stature mais ne vous fiez pas à cette apparence trompeuse, son solo d’une extrême douceur à la basse électrique au début du concert a fasciné l’auditoire. Ce quartet nommé John Doe a de beaux jours devant lui.

Big Band Del Laboratorio - Direction Carlo Cattano © Nicola Bortolamedi

C’est le grand soir ! Le Big Band Del Laboratorio, moyenne d’âge quatorze ans, va enfin pouvoir exprimer sa pleine mesure. L’unité orchestrale s’impose d’entrée, la finesse d’interprétation des compositions démontre l’investissement de ces très jeunes musicien·nes. Le chef d’orchestre Carlo Cattano donne le tempo et la formation réagit toujours promptement à ses signaux. Il empoignera son saxophone soprano pour introduire une composition de Silvia Bolognesi. La musique respire, les trois voix féminines épousent joliment les interventions des solistes. Il faut noter la fougueuse Veronica Maistrelli, aux intonations proches de celles de Chris Biscoe, et le trompettiste Daniel Giang Zaghesso qui depuis la première répétition s’est fortement émancipé. Toute cette belle énergie collective se diffuse dans les émanations sud-africaines de « Happy Camp », qui évoque les meilleurs moment du Brotherhood of Breath de Chris Mc Gregor. Si cet air festif n’en finit plus de trotter dans la tête une fois le concert terminé, la satisfaction de Carlo Cattano en dit long sur l’accomplissement de la thématique In The Spirit Of Jazz qui en est à sa cinquième édition.

Née à Hong-Kong, Heidi Li s’est fait remarquer par la musique qu’elle a composée pour le long-métrage népalais « A Road To a Village » de Nabin Subba. Basée en Italie depuis 2010, elle s’inscrit comme l’élément central du quartet YUT, inspiré à la fois par le jazz contemporain et les opéras chinois xiqu et cantonais yuequ.

Heidi Li © Nicola Bortolamedi

Le ciel est sombre ce soir, l’orage menace mais il est décidé de braver le risque : le quartet YUT va jouer à l’extérieur dans la cour du centre culturel La Corte de Mezzolombardo. Très concentré, le contrebassiste Ferdinando Romano infuse du sang neuf, sa maîtrise du jeu à l’archet convainc pleinement et le suspense qu’il déploie dans ses improvisations ne laisse rien au hasard. Son professionnalisme se ressentait déjà aux balances où, patiemment, il essaya différents modes d’amplification afin d’obtenir un superbe son velouté. Nul besoin pour Manuel Magrini de se lancer dans des ornementations : ce pianiste privilégie d’étonnants enchaînements harmoniques destinés à soutenir astucieusement la chanteuse. Inspiré d’un conte traditionnel tragique, « La neve di mezzo estate » incarne les combats menés par des femmes contre l’injustice. L’émotion devient palpable avec « Le Rêve dans le pavillon rouge », écrit au milieu du XVIIIe siècle durant la dynastie Qing et considéré comme un chef-d’œuvre de la littérature chinoise. Par son jeu sobre le batteur Antonio Fusco a structuré l’unité du YUT quartet, il sera chaleureusement applaudi lors de son solo final. La musique cesse alors que le ciel est désormais dégagé, des étoiles brillent.

Bien épaulée par le directeur artistique Massimo Faes qui n’hésite pas à se transformer en roadie, ainsi que par Nicola Bortolamedi, Emilio Galante et Andrea Farinelli, la présidente Biondani a hissé Trentino In Jazz parmi les festivals transalpins innovants.