Scènes

Tournai Jazz Festival 2012

La première édition du Tournai Jazz Festival se déroulait fin janvier 2012. Trois jours durant lesquels on a pu voir et entendre quelques-uns des meilleurs artistes belges et européens.


La création d’un festival de jazz est toujours réjouissante. Celui de Tournai est d’autant plus à encourager qu’il se situe dans une région un peu trop oubliée des médias. Pourtant, la ville occupe une position géographique assez enviable puisqu’elle est située au carrefour de la Wallonie, de la Flandre et du Nord de la France.

Et puis, du jazz à Tournai, on n’en avait plus entendu depuis bien longtemps.

L’initiative de cet événement revient à un fanatique (comment pourrait-il en être autrement ?) : Geoffrey Bernard. Avec le soutien inestimable du club-service « Fifty One » [1] dont il fait partie, et en collaboration avec le très actif et enthousiaste programmateur Frédéric Mariage de Maison de la Culture de Tournai, le Festival a pu avoir lieu ces 27, 28 et 29 janvier 2012. Et pour une première, les organisateurs n’avaient pas fait les choses à moitié. Au programme : Toots Thielemans, Terez Montcalm, Philip Catherine, Eric Legnini, Thierry Crommen, David Linx, Maria Joao et le Brussels Jazz Orchestra.
Nous nous y sommes rendu samedi et dimanche, faisant malheureusement l’impasse sur les concerts de Terez Montcalm et de Toots qui ont fait vibrer de fort belle manière le public, d’après les échos que nous avons glanés ici et là [2].

Ce samedi, en début d’après midi, tandis qu’Anu Junnonen, Chrystel Wautier et Barbara Wiernik animent des ateliers vocaux dans quelques-unes des salles du sous-sol, Ixhor réjouit petits et grands avec leur Disney Jazz. La salle Frank Lucas est pleine et le groupe revisite de façon ludique et pédagogique le parcours du jazz, allant de La Nouvelle-Orléans au Brésil en passant par Chicago, New York ou Cuba. Ixhor nous explique le swing, le scat, le bop ou la bossa au travers des thèmes inusables du Livre de la Jungle, de Blanche Neige ou des Aristochats, avec beaucoup de talent et d’entrain.


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Eric Legnini trio © Jacques Prouvost

Vers 18h, dans la grande salle Jean Noté (plus de 800 places), le trio d’Eric Legnini accueille le chanteur anglais Hugh Coltman (en lieu et place de Krystle Warren). Une autre façon plus « blues » de faire groover The Vox ? Peut-être. Toujours est-il que le concert démarre en trio et de façon bien boogaloo. Un « Back Home » presque stride, puis un « Black President » très roots et un « The Vox » très dansant. Legnini et ses compères s’amusent d’entrée de jeu. Thomas Bramerie est solide et Franck Agulhon a toujours sa fameuse légèreté sourde dans le drumming. Hugh Coltman fait son entrée sur « Near A House On A Hill ». L’ambiance est plus feutrée. La voix est sans doute moins grave, moins typée que celle de Krystle Warren, mais le chanteur ne manque ni d’atout ni de charisme. On sent chez lui comme une déchirure de l’âme et une sincérité étrangère aux clichés.

Dans ses solos d’introduction, Legnini étale tout son talent et son savoir-faire : dextérité, exécution claire et rapide, fluidité continue dans un phrasé toujours limpide. A cette sensibilité à fleur de peau, il ajoute de temps à autres des accents parfois « jarrettiens ». Le concert est généreux et fluctuant, voguant entre différentes couleurs, mélangeant douceurs intimistes et groove chaleureux. La musique se diffuse doucement, mais profondément, en nous. Serait-ce donc cela le soul ? Sur un « Joy » très blues, Coltman se sent visiblement à l’aise. Mais c’est sur « At Last » (en hommage à Etta James, récemment disparue) que le chanteur anglais nous convainc totalement. Grain de voix subtil, finesse dans l’émotion, il laisse chanter les silences et, entre soul et gospel, nous fait frissonner.


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Philip Catherine © Jacques Prouvost

Au tour de Philp Catherine, entouré de Philippe Aerts (cb), Karel Boehlee (p) et Martijn Vink (dm) de proposer sa relecture des grands thèmes de Cole Porter.
Un concert de Philip Catherine, c’est comme voyager dans une Limousine « première classe » sur une autoroute. La musique défile sans aucune difficulté apparente. On savoure les pointes de vitesse, les vagabondages ou les moments de flânerie pour en apprécier d’autant les paysages. On profite des changements de couleurs, des différences de tons, des ouvertures d’espace… On passe d’une ambiance à l’autre avec élégance. Le jeu du guitariste est reconnaissable entre mille - il fait sonner sa Gibson comme personne. Sous ses doigts, les mélodies de Porter renaissent et chantent, encore plus lumineuses qu’à l’origine. Il sait mettre en valeur les harmonies dans des arrangements à la fois sobres et surprenants. Savant dosage de respect et de modernité. C’est flagrant sur « This Moment On » par exemple, ou bien un « Get Out Of Town », très gloomy où il injecte quelques phrases d’une de ses compositions, « Dance For Victor ».

Philippe Aerts distille un phrasé très mélodieux, entre douceur et rigueur absolue. Il est mobile, s’immisce dans les moindres recoins, innervant les thèmes pour en accentuer encore l’efficacité. Karel Boehlee (souvent vu aux côtés de Toots) reste assez lyrique dans des interventions qui ne manquent cependant jamais de punch. Son jeu est clair, précis, joliment découpé et débarrassé de tout ornement inutile. Quant à Martijn Vinck - frappe élégante à la nervosité maîtrisée, usant presque essentiellement de balais, ce qui ajoute autant de douceur que de profondeur à son jeu - il complète cette rythmique impeccable. Il faudra au moins trois rappels pour assouvir le plaisir d’un public très enthousiaste. Philip Catherine est une valeur sûre du jazz international qui réussit toujours à renouveler l’enchantement. La marque des grands.


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Thierry Crommen © Jacques Prouvost

Dimanche, le programme commence tôt, sur les coups de 15h, avec Thierry Crommen. L’harmoniciste a fait une belle partie de sa carrière aux côtés de BJ Scott, Sanseverino et surtout Michel Fugain avant de se produire, depuis 2004, sous son propre nom. Il s’est entouré d’Erno au piano, Chris De Pauw à la guitare (enrôlé dernièrement dans les Cheerleaders de Pierrick Pedron) et d’Achim Tang à la contrebasse.
Le set est intelligemment construit et emmène le public de l’ombre à la lumière. Crommen émaille son jeu d’éclats joyeux et insouciants avant de nous cueillir dans des échappées plus contemporaines et complexes (« Back To Bach »). Il fait parler ses différents harmonicas avec verve et un vocabulaire très étendu. De plus, il a le bon goût de « ne pas en mettre partout ». On ne s’ennuie jamais, ni dans ses compositions personnelles (les très beaux « Sortilège » ou « Ma confidence »), ni lorsqu’il reprend Jimi Hendrix ou Keith Jarrett. Il faut remarquer aussi le joli jeu de piano d’Erno, dans un style assez dépouillé (« So Long ») ou l’originalité du jeu d’Achim Tang à l’archet. Le quartette de Thierry Crommen vient de sortir son troisième album (chez Home Records) et il vaut, à coup sûr, la peine d’être découvert.


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Brussels Jazz Orchestra © Jacques Prouvost

Et c’est le Brussels Jazz Orchestra, avec David Linx et Maria João qui clôture le festival, avec A Different Porgy, Another Bess » (sortie de l’album prévue en mars chez Naïve).
Ce qui est fabuleux chez Maria João, au-delà de sa tessiture particulière et de ses performances vocales étonnantes, c’est sa faculté d’incarner les thèmes qu’elle chante (en l’occurrence, le personnage qu’elle joue). Elle se donne corps et âme. Autant actrice que chanteuse, elle aurait sa place à l’opéra et s’investit totalement. Et bien sûr, le couple qu’elle forme avec David Linx fonctionne à merveille. Le chanteur est toujours aussi intenable qu’imprévisible, aussi explosif que retenu. Entre eux, le fluide passe avec une justesse parfaite et, ensemble, ils transcendent les sentiments.

En revisitant - et surtout en réarrangeant - le célébrissime Porgy And Bess de George Gershwin, le BJO et David Linx n’ont pas choisi la facilité. C’est le genre d’œuvre qui peut prêter le flanc aux critiques les plus acerbes. Mais le Big Band et le chanteur se sortent brillamment de ce piège et dépoussièrent le mythe sans le briser, le modernisent sans le défigurer. Ça swingue de façon très « actuelle » tout en gardant la dramaturgie qui convient. La force de ce projet vient aussi, bien sûr, de la qualité des musiciens. On ne pourra pas tous les citer ici, mais il faut souligner les interventions magnifiques de Kurt Van Herck (ts) sur « I Loves You, Porgy », Bart Defoort (ts) sur « My Man’s Gone Now », Nathalie Loriers (p) sur « Clara », Frederik Heirman sur « I Got Plenty Of Nuttin », Pierre Drevet sur « O Lord, I’m On My Way »… Souligner tous les talents de ce fabuleux Big Band serait fastidieux, mais mettons encore en lumière le jeune batteur Toni Vitacolonna, étonnant de maturité.

Le travail de Frank Vaganée est évident (celui des différents arrangeurs : Lode Mertens, Pierre Bertrand, Gyuri Spies ou Gonzalo Rubalcaba, entre autres, ne l’est pas moins) et son arrangement de « Summertime » est absolument inouï. Quant à l’intervention de Bo Van der Werf, elle est sublime. « A Different Porgy, Another Bess » est une véritable réussite. Il faut avouer que le BJO est une machine qui ne se repose jamais sur ses lauriers (un possible Oscar pour la bande originale de The Artist pourrait être un aboutissement pour eux), et c’est cela, sans doute, qui fait une partie de son succès.


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Maria Joao, David Linx, Nathalie Loriers © Jacques Prouvost

Il n’est pas facile de remplir une salle de 800 places pour un premier festival, mais le Tournai Jazz a rempli son contrat au–delà des espérances. Il n’y a, dès lors, aucune raison de ne pas renouveler l’expérience l’année prochaine. Espérons que cet événement aura aussi donné envie au public de s’intéresser davantage au jazz et de revenir plus nombreux encore l’année prochaine. Nous, en tous cas, nous y serons.

par Jacques Prouvost // Publié le 27 février 2012

[1Organisation de bénévoles et de mécènes qui soutiennent des projets sociaux ou culturels dans un esprit d’amitié et de tolérance.

[2Saluons au passage l’accueil des plus sympathiques et une organisation en tous points impeccable pour une « première ».