Scènes

Festival Bouche à Oreille 2015

Du 22 au 25 mai 2015, festival à Bouchemaine (périphérie d’Angers)


Bouchemaine, petite commune à la périphérie d’Angers, se paie le luxe de voir s’écouler sous ses yeux d’abord la Maine puis, quelques centaines de mètres plus loin, la Loire. La première (la rivière) se jette dans le second (le fleuve) au lieu dit La Pointe. C’est devant cette embouchure majestueuse que se tient le festival Bouche à Oreille. Sixième édition déjà de ce rendez-vous régulier du week-end de la Pentecôte. Organisé par toute une équipe de bénévoles motivés, l’accueil y est simple et convivial, la programmation éclectique.

Trois jours pleins, et une soirée d’ouverture. Autant d’ambiances avec le jazz pour fil rouge.

Vendredi 22 mai

Avant de rassembler, Bouche à Oreille se délocalise. Paradoxal, certes, mais astucieux. Sollicitant les communes alentours, le festival implante la musique sur un territoire plus large. Pierrick Menuau, directeur artistique et saxophoniste, ouvre le bal avec son Stanley Turrentine Organ Project sur la commune de Sainte-Gemmes, à deux coups d’aviron de Bouchemaine si on a le courage de remonter la Loire en barque et à contre-courant. Comme son nom l’indique, il s’agit de compositions de Turrentine reprises avec un son d’ensemble généreux, voire moelleux (l’orgue) et d’emblée dansantes, sur lesquelles chacun pose des improvisations hard-bop aux racines blues et soul.

Retour à Bouchemaine, au Parc du Petit Serrant. C’est là, sous le chapiteau, qu’ont lieu les concerts du soir. Ouverture à l’africanité avec du “jazz métissé”. D’abord le duo Ahmed Fofana / Gabriel Bouillon. Fofana joue du n’goni, harpe-luth voisine de la kora (six cordes) qui, grâce à ses douze cordes, peut échanger avec un large éventail d’instruments… dont la guitare électrique de Bouillon. Les sons cristallins aux doux grésillements et les mélodies mandingues rappellent le duo Ali Farka Touré / Toumani Diabaté, mais peu à peu on se détache de cette référence pour profiter de ce pont entre l’Afrique et l’Occident, le traditionnel et le contemporain. S’installe alors un dialogue amical, sans prétention, ponctué par les sourires échangés, garants d’une réelle entente. Les accompagnements de la guitare appuient sur le contre-temps avec gourmandise tandis que des chapelets de notes rapides dégringolent des doigts du griot. Car le Malien est aussi orateur. Il présente ses instruments (il jouera aussi un morceau au balafon), invite le public à participer… mais sans excès, juste ce qu’il faut pour se sentir entre soi. La musique est le meilleur ciment. “La langue la plus parlée dans le monde”, pour le citer.


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Sonny Troupé, photo Michaël Parque

Vient ensuite le quartet de Sonny Troupé. Formation cosmopolite : piano martiniquais (Grégory Privat), basse mauricienne (Mike Armoogum), tambours ka (Arnaud Dolmen) et batterie guadeloupéens. Sony Troupé, présente son album Voyages et rêves, auquel ont participé rien moins que Kenny Garrett, Linley Marthe, Magic Malik pour les plus médiatiques, et toute une confrérie de musiciens caribéens pour l’atmosphère générale. Sur scène s’élèvent des voix enregistrées - bribes de lecture sur le thème du voyage, le fulgurant “I have a dream” de Martin Luther King… difficile de tirer de cette musique un produit commercial ; elle est inscrite dans l’âme et la chair de ces hommes.

Le carré se construit sur les diagonales. Au piano et aux cymbales, l’histoire du jazz, du swing, de la biguine, une main gauche qui rappelle les grandes heures de McCoy Tyner par des envolées mélodieuses et galvanisantes. A la basse grasse et groovy ou aux tambours et grosse caisse, l’ancrage dans les profondeurs du temps et du monde. Sonny Troupé est un musicien précis, véloce ; il pourrait être démonstratif, mais son appétit rythmique justifie ces débordements. Le public est aussitôt pris par la transe, assis mais hypnotisé, les oreilles et les yeux débordant de la cadence folle qu’il leur impose. Moment d’anthologie, le duo du leader et Arnaud Dolmen aux tambours ka traverse différentes humeurs - ferveur, colère, tristesse, joie - et donne envie de relire Edouard Glissant, notamment Traité du Tout-Monde, pour faire de la créolisation une philosophie de vie.

Samedi 23 mai

Dans l’après-midi, Mourad Benhammou (un habitué des clubs parisiens qui a joué avec René Urtreger, Michel Grailler, Alain Jean-Marie et cent autres) retrace l’histoire de la batterie avec des mots simples, illustrés dans la foulée ; c’est plus d’un siècle qui défile tandis que le musicien éclaire intelligemment cet instrument dont la puissance sonore cache souvent la subtilité. Quelques grands noms sont cités, célèbres (Jo Jones, Philly Joe Jones, Max Roach, Art Blakey) et moins connus (Roy Brooks, Walter Perkins).

La médiathèque qui jouxte la salle où se tient cette master class propose une exposition de photographies prêtées par YellowKorner à l’occasion de l’édition récente du livre sur Francis Wolff (Blue Note). Wayne Shorter, Herbie Hancock, Joe Henderson trouvent naturellement leur place dans ce lieu de culture et d’échanges.

Le soir, sous le chapiteau comble, Alban Darche et l’HyprCub offrent une prestation à la hauteur de Crooked House, ultime concert d’une tournée de six dates consécutives. Chaque musicien est en adéquation avec un programme qui s’équilibre entre exigence musicale et accessibilité au grand public. Propulsé par une solide section harmonique et rythmique, l’Américain Jon Irabagon construit des solos compacts et brûlants tandis que sur « Opium », Darche déroule une histoire cinématographique dont l’explosion finale est aussi galvanisante que celle d’un groupe pop. « Musette », lui, s’amuse à déconstruire avec un art du décalage aussi savant que gourmand ce genre franco-français.


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Daniel Humair, photo Michel Laborde

Les batteurs sont à l’honneur. Dédié à Jean “Popof” Chevalier, figure historique du jazz nantais décédée l’année dernière, après Sonny Troupé la veille, ainsi que Mourad Benhammou (et Christophe Lavergne), vient le tour de Daniel Humair. Adepte autant qu’initiateur d’une batterie totale, il refuse de rester en fond de court tandis que les solistes s’amusent devant. Par un foisonnement de propositions aussi stimulantes qu’inventives, il continue à être vertigineux sur la partie haute de l’instrument (cymbales et charley). Complété par Vincent Lê Quang aux saxophones (impressionnant de technique) et Jérôme Regard à la contrebasse (également membre de son quartet Sweet & Sour), ce trio manque de véritable ligne directrice et vire parfois à l’affrontement. Souvenir nostalgique et vigoureux cependant, l’interprétation d’un thème arabisant extrait du disque Moon In Tunisia (1967) où apparaissaient George Gruntz, Sahib Shihab, Jean-Luc Ponty, Eberhard Weber et bien évidemment Humair qui montre, s’il en était besoin, son souci de toujours allier passé et présent.

Dimanche 24 mai

Le matin, les marcheurs profitent d’un parcours reliant Angers à Bouchemaine par les berges de la Maine (8 km) pour assister à des concerts amateurs postés tous les cent mètres. Idée champêtre et astucieuse, cette randonnée musicale rappelle les charmes des premières Fêtes de la musique : les fausses notes ne dénotent pas, les faux-pas s’associent à la déambulation et réservent de belles surprises.

Ouverture des jardins privatifs des maisons de maîtres dans l’après-midi : Villa Saint-Paul, Jardin Serrant, Jardin de la Prévôté. Sur la terrasse avec vue sur la Loire, Laura Perrudin joue de la harpe et chante avec grâce ; les vers des poètes romantiques anglais s’entrelacent aux cordes claires, le tout drôlatiquement ponctué par des grenouilles indélicates. L’esprit s’évade, on songe à The Gift de Susanne Abbuehl, tout un univers gothique délicieusement suranné et hors du temps.


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Jazz en bal(l)ades, photo BAO

Plus tard (ou avant, c’est selon : les concerts sont joués deux fois, en alternance) le guitariste angevin Nicolas Rousserie et son trio (Frédéric Chiffoleau et Arnaud Lechantre) invitent le trompettiste et bugliste Yoann Loustalot. Terrasse ligérienne similaire quoique plus vaste, autre maison bourgeoise, le public est attentif et nombreux. Là encore, l’instant est propice à la rêverie. Tous sont de parfaits mélodistes, batteur compris. Les chants et contrechants s’écoulent naturellement, avec une attention portée aux dynamiques qui donnent de la profondeur à l’ensemble. Pareil au fleuve alangui, la musique suave recèle des courants au sein desquels l’oreille navigue. Le dépouillement et les constructions du guitariste, pour qui Jim Hall est un modèle d’humilité, la présence soutenue de Chiffoleau qui s’emboîte à la batterie légère de Lechantre, les solos brûlants de maîtrise et de retenue signés Loustalot font de ce concert un moment de délicate orfèvrerie.

Aux heures apéritives, Jean-Marie Bellec dirige le jeune Phoenix Big Band : 17 musiciens, un DJ, un MC qui entrechoquent un swing tonique, des rythmiques appuyées et une tchatche de rappeur. Le Youngblood Brass Band n’est pas loin. Le tout encore un peu vert, mais enthousiaste.

Retour au chapiteau pour une soirée jazz soul funk. Alex Grenier Power Trio, survitaminé et généreux, ouvre la danse avec un blues groovy instrumental. Précis dans ses nombreuses articulations, il synthétise intelligemment la frontalité du rock et la souplesse du jazz.

La chanteuse Ester Rada a une puissante voix soul. Son groupe (basse, batterie, clavier, guitare et section de cuivres) la soutient parfaitement mais ne s’efface pas pour autant. C’est une de ses qualités ; tous s’investissent dans ce rhythm’n’blues contemporain mêlé d’influences orientales ou africaines, d’Israël, d’où elle est originaire, ou d’Éthiopie.

Plus tard, il ne fallait pas rater les jams au Noé, un bar qui attire les musiciens et le public insomniaque ou obstinément festif, pour des sessions improvisées qui donnent un aperçu de ce que pouvaient être les after hours dans le New York des années 40 et 50 : du monde, des verres qui circulent, des improvisations débridées.

Lundi 25 mai

En fin de matinée, Gaëtan Nicot (Fender Rhodes) et Pierrick Menuau (l’homme du festival, comme on dit l’homme du match) égrènent quelques standards avant d’être rejoints par Nicolas Rousserie, Domenico Stocchi, Bernard Doucin. Leur duo, qui a toute sa légitimité, aurait mérité plus de place ; le saxophoniste joue en effet avec une belle spontanéité des standards connus de tous, accompagné par le toucher délicat de Nicot.

Pour clôturer le festival, Elias Delaunay et son Paï Paï Jazz Band chauffe à grands coups de jazz spontané et funky un public venu en nombre découvrir le trio Denis Péan (Lo’Jo), Titi Robin et (à nouveau) Pierrick Menuau. Tous trois sont originaires d’Angers mais n’ont guère l’occasion de jouer ensemble. Ce qui les réunit, c’est un constat sur l’état critique du monde, la nécessité de s’impliquer en tant qu’artiste. Les chemins de lutte portent la sensibilité de chacun. Musique en mode mineur pour ces porte-voix des minorités. La poésie de Péan, les couleurs gitanes de Robin et le jazz de Menuau trouvent des parentés dans leur mélancolie commune. Prometteur mais trop court.