Scènes

Nancy Jazz Pulsations 2011 Acte I

NJP 2011, c’est fini ! Au-delà d’un bilan qui atteste de la vitalité du festival, Nancy Jazz Pulsations demeure pour Nancy et la région Lorraine un événement automnal de premier plan.


NJP 2011, c’est fini ! Au-delà d’un bilan qui atteste de la vitalité du festival malgré des nuances qu’on doit apporter (si la fréquentation globale, tous lieux et concerts confondus, est en progression, le cru 2011 aura été moins faste au Chapiteau de la Pépinière que son prédécesseur dont on s’aperçoit a posteriori qu’il était exceptionnel), Nancy Jazz Pulsations demeure pour Nancy et la région Lorraine un événement automnal de premier plan.

Voici une première salve de chroniques illustrées… des soirées auxquelles nous avons pu assister.
Car d’année en année, la difficulté est la même : le festival offrant plusieurs scènes simultanées et un très grand nombre de concerts, il est matériellement impossible de rendre compte de tout ce qui s’est joué durant une dizaine de jours, d’autant que le spectre est large, alliant jazz, blues, reggae, rock, électro et chanson.
Choix raisonnés, donc, mais choix subjectifs aussi. Et toujours la même volonté, celle de traduire nos impressions au plus près.

Pascal Schumacher Quartet – Salle Poirel – Mercredi 5 octobre 2011

Pascal Schumacher : vibraphone, Franz von Chossy : piano, Christophe Devisscher : contrebasse ; Jens Düppe : batterie.


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Pascal Schumacher © Jacky Joannès

Une première pour le luxembourgeois Pascal Schumacher : même s’il n’est pas un débutant, sa prestation à NJP était pour lui un baptême du feu. Un défi que le vibraphoniste a relevé avec élégance. Son quartet a conquis le public dès les premières minutes avec des compositions raffinées, originales pour la plupart, et un répertoire acidulé, entre jazz et pop. Celles-ci sont en grande partie extraites de Bang My Can, son sixième album. La musique s’articule autour de thèmes où la mélodie, très prégnante, s’accommode naturellement de développements sinueux et de changements de rythmes, comme autant de rebondissements pourvoyeurs d’une vraie joie de jouer. Cette sérénité s’épanouit sur scène à travers une dramaturgie qui n’est pas sans évoquer çà et là les montées en tension du trio E.S.T., le climat étant toutefois plus détendu. D’un point de vue formel, l’interaction entre le vibraphone et le piano contribue pour beaucoup au charme de cette musique : une complémentarité de couleurs et de timbres entre le jeu vibrionnant de Pascal Schumacher et l’approche plus intériorisée de Franz von Chossy. Schumacher et ses musiciens revisiteront « Sing », une chanson du groupe écossais Travis, une de leurs références assumées. Leur succès mérité aura constitué une première page jazz réussie l’édition 2011 du festival.

Henri Texier Nord Sud Quintet – Salle Poirel – Mercredi 5 octobre 2011

Henri Texier : contrebasse ; Sébastien Texier : clarinette, saxophone alto ; Francesco Bearzatti : saxophone ténor, clarinette ; Manu Codjia : guitare ; Christophe Marguet : batterie.


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Henri Texier © Jacky Joannès

Dans la foulée du concert de Pascal Schumacher, Henri Texier et ses musiciens n’ont pas manqué leur rendez-vous avec Nancy Jazz Pulsations. Le Nord Sud Quintet a très vite embarqué le public de la Salle Poirel vers des contrées peuplées de musiques vibratoires dédiées « aux musiciens noirs », d’Afrique ou d’ailleurs. Le groupe joue la quasi-totalité de son dernier disque, Canto Negro et fait une démonstration d’une grande efficacité : le quintet, c’est la réunion d’individualités très fortes au service d’un collectif toujours en état de rébellion. Entre ballades mélancoliques (« Tango Fangoso », « De Nada ») et charges électriques puissantes (« Mucho Calor ») confinant au hard rock, la musique d’Henri Texier est un chant universel et émouvant. A 66 ans passés, le contrebassiste à l’éternel bonnet continue de creuser le sillon de sa révolte, il est un point de repère essentiel de notre scène jazz.

Francesco Bearzatti Tinissima Quartet – Salle Poirel – Vendredi 7 octobre 2011
Un concert partenaire du Citizen Jazz Tour’11

Francesco Bearzatti : saxophone ténor, clarinette ; Giovanni Falzone : trompette, voix ; Danilo Gallo : basse ; Zeno De Rossi : batterie.


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Francesco Bearzatti & Giovanni Falzone © Jacky Joannès

Quarante-huit heures après sa prestation en cette même salle Poirel en tant que membre du quintet d’Henri Texier, Francesco Bearzatti revient, entouré cette fois de son combo italien. Baptisé Tinissima, ce dernier a publié en 2010 un disque réjouissant : X (Suite For Malcolm), affichant par là une santé créative et une dynamique iconoclaste née de l’association formée par le saxophoniste et le trompettiste Giovanni Falzone. Le concert nancéen est à l’image de l’enregistrement, en plus explosif : un feu d’artifice sonore où la vie du militant des droits afro-américains nous est contée par le recours à différentes formes de musiques noires : funk, rap, hip hop et jazz bien sûr. Jusqu’à une ambiance disco sur le thème appelé « Cotton Club » ! Jouée dans sa continuité, sans pause, l’œuvre est bouillonnante et les dialogues entre les deux solistes sont hauts en couleurs. Une rythmique surpuissante pousse les solistes à donner le meilleur d’eux-mêmes. Bearzatti se déhanche, Falzone trompette et éructe ses vocalises, la basse électrique de Danilo Gallo gronde et Zeno De Rossi foisonne derrière ses fûts. Le rappel, qui est aussi la conclusion de l’album, « Kinshasa », dédié à Mohamed Ali, vient glisser une ultime note à résonance africaine et finit d’emporter l’adhésion d’un public attrapé à la gorge, heureux d’avoir été l’otage consentant d’un voyage étourdissant.

Ballaké Sissoko et Vincent Segal – Salle Poirel – Vendredi 7 octobre 2011
Un concert partenaire du Citizen Jazz Tour’11

Ballaké Sissoko : kora ; Vincent Segal : violoncelle.


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Ballaké Sissoko & Vincent Segal © Jacky Joannès

Faut-il recourir aux mots pour traduire le sentiment d’apesanteur et d’éternité qui a submergé chacun des spectateurs venus écouter le duo formé par Ballaké Sissoko et Vincent Segal durant 90 minutes habitées d’une plénitude magique ? A l’instar de Chamber Music, publié l’année dernière, qui était déjà un enchantement, le concert de Nancy impose le recueillement tant l’union entre les deux musiciens s’apparente à un phénomène proche de la sorcellerie. La kora de Sissoko est à elle seule un spectacle passionnant : l’instrument, magnifique, et qu’il faut longuement accorder entre chaque morceau, irradie de toute la lumière mémorielle de ceux qui en ont été les virtuoses à travers son histoire. Le violoncelle de Segal – qui endosse également le costume du maître de cérémonie – vient lover ses notes au cœur des arabesques qui naissent des vingt-et-une cordes que Ballaké Sissoko manipule avec une admirable dextérité, mêlant douceur et vitesse d’exécution. Ils sont en communion, la musique de chacun devient une et indivisible. Et même si les thèmes abordés, parfois contemporains, peuvent être inspirés par l’Europe, tous deux imposent à leur propos une tonalité sinon religieuse, du moins hautement chargée en spiritualité. Un moment qu’on n’est pas près d’oublier, un état de grâce.

Tigran Hamasyan – Opéra de Nancy – Lundi 10 octobre 2011

Tigran Hamasyan : piano.


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Tigran Hamasyan © Jacky Joannès

Pas facile de s’avouer qu’au-delà de la jeunesse et du talent de Tigran Hamasyan, de sa virtuosité habitée, de son engagement physique et du corps à corps avec son instrument ; au-delà des paysages aux fragrances orientales qu’il dessine frénétiquement, sans oublier l’héritage de compositeurs comme Bartók ou Rachmaninov, tous accords plaqués des deux mains dans un flot continu de notes et en s’accompagnant parfois d’un chant qui mue de temps à autre en beat box ; au-delà de l’accueil chaleureux du public… la prestation de celui qui, auréolé d’une reconnaissance internationale, vient pour la deuxième fois à Nancy Jazz Pulsations, ne nous a pas toujours autorisé à communier pleinement avec lui. Comme si l’interprétation de son récent et captivant A Fable était encore prisonnière d’une carapace qui nous interdit l’accès à son intimité. Tigran Hamasyan est un grand monsieur qui a beaucoup de choses à dire : à lui maintenant de fendre un peu l’armure pour nous inviter à entrouvrir sur scène les portes de son univers, faire de nous des acteurs de sa musique et non des spectateurs admiratifs.

Youn Sun Nah – Opéra de Nancy – Lundi 10 octobre 2011

Youn Sun Nah : chant, kalimba ; Ulf Wakenius : guitare ; Vincent Peirani : accordéon ; Simon Tailleu : contrebasse.


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Youn Sun Nah © Jacky Joannès

Un an après sa prestation en duo avec le guitariste Ulf Wakenius, Youn Sun Nah revient, mais en quartet et à l’Opéra ! Une sacrée montée en puissance… Entre-temps, la chanteuse coréenne a acquis le statut d’icône. Vincent Peirani à l’accordéon et Simon Tailleu à la contrebasse sont entrés cette année dans la danse lumineuse de celle qui paraît toujours aussi étonnée face au phénomène qu’elle suscite. Le répertoire, tiré de ses deux derniers disques Voyage et Same Girl (à l’exception d’« Avec le temps », chanté lors de l’un des trois rappels) est exactement le même qu’en 2010 : qu’importe, le charme opère instantanément. Seule à la kalimba ou à la boîte à musique, en trio, en duo ou en quartet, elle met à nu toutes ses émotions, ses joies, ses peines. Parfois, elle murmure, elle crie, avant d’évoquer, les yeux fermés, son pays natal avec « Kangwondo Arirang » qu’elle qualifie de blues coréen. Elle emprunte des thèmes à Randy Newman, Léo Ferré ou Tom Waits ; ses musiciens rivalisent de lyrisme et de dialogues inventifs - et parfois cocasses, comme sur le splendide « Frevo » d’Egberto Gismondi. Le grand Ulk Wakenius multiplie les trouvailles, massacrant au besoin une cannette de boisson gazeuse qui n’en demandait pas tant ; Vincent Peirani, partenaire parfait, sait aussi doubler Youn Sun Nah au chant avec un indéniable charisme. Il faudra trois rappels – et un espiègle « Pancake » - pour assouvir la faim d’une salle conquise par une artiste décidément pas comme les autres.

A suivre, l’acte II…