Scènes

Quand la musique est Ratisbonne 🇩🇪

Un week-end de jazz international en Bavière


Brandee Younger © Peter Hundert © c/o Sparks & Visions

Plantée au plus profond de la Bavière, dans la superbe ville de Ratisbonne [1], le festival Sparks and Visions propose chaque année une programmation éclectique et internationale qui montre la diversité et la grande richesse de la scène jazz. Organisé par sa directrice artistique Anastasia Wolkenstein, très impliquée dans le jazz européen, le week-end s’annonçait riche dans la cité nommée au patrimoine mondial de l’Unesco.

Il aura fallu plusieurs poignées de minutes de retard de la Deutsche Bahn pour arriver après l’heure à l’ouverture du week-end, mais dans la juste esthétique nécessaire pour y entrer de plain-pied. La scène du beau théâtre à l’italienne de Regensburg rend hommage aux étincelles et aux visions imaginaires en disposant dans les cintres des mobiles qui réfléchissent la lumière et diffusent alentour une atmosphère colorée et changeante. Idéal pour le duo unissant la chanteuse Leïla Martial et le violoncelliste Valentin Ceccaldi. Le disque sorti chez BMC nous avait enchantés, le spectacle nous ravit. À la fois plein de folies et d’une beauté simple, sans joliesse excessive, on passe sans transition de Manuel de Falla à Purcell avec des détours par une imitation de Klaus Nomi et une citation de Julie Pietri. La folie si douce de Martial, sa justesse, sa capacité à jouer avec l’électronique, sont une boussole qui laisse au violoncelle beaucoup de liberté, plus qu’une mise en bouche.

Leïla Martial, Valentin Ceccaldi © Peter Hundert c/o Sparks & Visions

Le moment tant attendu par la grande majorité du public allemand venait ensuite avec le récital au piano de l’Israélien Nitai Hershkovits. Au piano solo, la finesse intrinsèque du musicien apparaît en grand, avec la même aura que son récent solo Call on The Old Wise. Main droite très souple, habituée à jouer dans la nuance, le pianiste est une sorte de chimie pure du son ECM, par son expressivité notamment. Le musicien dit aimer jouer dans l’inconnu, s’inspirant de l’énergie de la salle et de couleurs qu’il a envie de jouer. Si tel est le cas, Regensburg au mois de janvier a des airs de Chopin mais surtout de Liszt… La présence du Danube, embrassant la ville dans ses méandres n’y est sans doute pas étrangère. À noter cet hommage juste et appuyé à Ennio Morricone, qui soulignait également le caractère très cinématographique du pianiste.

Le troisième plat servi pour cette première journée a tous les attributs du dessert. Avec son quintet, le saxophoniste norvégien Marius Neset est venu insuffler de l’énergie et colorer la scène avec la chaleur qui manque à la Bavière au mois de janvier. Très influencé par Weather Report, Neset et ses amis font souffler un jazz électrique et pétulant sur scène. Le saxophone ténor est rond et rentre-dedans quand son soprano offre le sucre des viennoiseries dans des ballades jouant un peu trop sur l’émotion (“Song for Maja”). Compositeur talentueux, Neset s’appuie sur la science de son batteur de toujours, Anton Eger et son amour des cymbales. Avec les synthés vintage du Britannique Elliot Galvin pour donner un tanin particulier à cette musique, le quintet parvient à l’émulsion voulue, à la grande joie d’un public qui rappellera l’orchestre pour “Wedding in Geiranger” rassemblant en un morceau toutes les impressions du concert.

Bjorn Meyer, Zsofia Boros © Peter Hundert c/o Sparks & Visions

Le lendemain, après un tour près d’un Danube au bord du gel, on retrouve l’écurie ECM avec un projet étonnant mais assez réjouissant de deux soli qui se retrouvent à la fin. Le premier est un récital à la guitare classique de la Tchèque Zsófia Boros. Sans renier la forme classique de son instrument, Boros le sublime, le promène ailleurs, joue sur la persistance des notes pour passer d’une texture à l’autre, sans volonté de démonstration. Elle joue, suit son idée mais ne perd pas en route la musicalité. C’est virtuose bien sûr, mais la virtuosité garde toute l’émotion disponible pour le langage. Zsófia est seule avec sa guitare, mais elle ne joue pas pour elle, ne cherche pas le brio. Le Suédois Björn Meyer a quant à lui l’humeur plus démonstrative. Avec une basse à six cordes qui visite davantage la mélodie, il fait étalage de toute sa maîtrise, choisit des chemins audacieux vers la virtuosité où la musique fait ronronner un public qui aime ces rodomontades luxueuses. Il faudra que les deux solistes se retrouvent ensemble sur scène, dans une configuration assez alléchante, pour que Meyer, en laissant de la place à sa collègue et en soulignant ses propos, montre quel grand musicien il est.

La très bonne surprise de la soirée vient de la pianiste Makiko Hirabayashi et de son quintet Weaver. Le propos est joyeux et sacrément malin. Le saxophoniste Fredrik Lundin est pour beaucoup dans la réussite d’un projet qui se joue des œuvres de Haendel pour les déconstruire et en trouver la chair, ce qui se cache derrière ces merveilles baroques. Le jeu de la Japonaise, installée au Danemark depuis des années, est merveilleux de finesse et de retenue. Pas de clins d’œil appuyés ou de volonté iconoclaste, comme nous l’avions souligné à Munster. Le Concerto Grosso en sol majeur se trouve à la fête sur le piano comme sur la batterie coloriste de Bjørn Heebøl, une des réjouissances de ce festival décidément ouvert à toutes les esthétiques sans a priori.

Weaver © Peter Hundert c/o Sparks & Visions

Reuben James, qui clôt la soirée, est un pianiste déroutant et objectivement très talentueux, avec ce qu’il faut de cabotinage pour emporter les cœurs. Mais ayons d’abord une pensée pour le très bel instrument à queue de Regensburg qui, après les caresses de Hershkovits et les frôlements de Hirabayashi, se retrouve face aux gifles de l’enfant de Birmingham. La musique de ce quartet musculeux est la fameuse recette teintée de funk de la fameuse nouvelle vague britannique. C’est efficace, indéniablement, avec un batteur infatigable, ce qui est impressionnant au regard du déluge d’idées de James. Qui a vécu les années 90 pensera forcément à un acid-jazz bien fait mais très cosmétique, avec un orchestre qui s’amuse manifestement avec les codes de la pop-culture et des musiciens vivent leur meilleure vie quand ils jamment sur du reggae. Au demeurant le meilleur moment, puisque brut et généreux, de ce concert.

Pour le dernier jour, les concerts ont lieu en matinée. Quoi de plus normal dès lors d’entonner “Sunday Morning” avec un vibraphone et un violon ? Velvet Revolution, le groupe du saxophoniste Daniel Erdmann, a-t-il trouvé sa Nico ? Un premier programme du trio avec Théo Ceccaldi et Jim Hart était sorti chez BMC il y a 10 ans. L’arrivée de la chanteuse serbe installée en Allemagne Jelena Kuljić, très vivante et drôle dans son rôle de bateleuse (on l’a déjà entendue avec les Killing Popes ou avec Frank Gratkowski dans Z-Country Paradise), offre une relecture de l’album à la banane du Velvet Underground. Dans cette configuration où Fabiana Striffler a remplacé Ceccaldi, l’orchestre offre un complément de voix et de timbres qui permet de visiter ce patrimoine sans outrepasser une esthétique qu’Erdmann pilote de son saxophone ténor au souffle scorieux. Un disque sortira cette année chez BMC, il nous tarde !

Jelena Kuljić, Fabiana Striffler © Peter Hundert c/o Sparks & Visions

Le très beau festival bavarois se termine avec un rayon de soleil. C’est une égérie du label Impulse ! qui nous l’offre. La harpiste Brandee Younger est effectivement solaire, comme sa musique qui marche dans les foulées d’Alice Coltrane. C’est simple et efficace en trio, sans un gramme superflu, même lorsque le batteur Allan Mednard s’offre un solo très gourmand. La harpe est jouée avec peu d’effets, mais beaucoup d’envies qui épargnent le lyrisme collé à l’instrument. La relation télépathique et amusée avec le contrebassiste Rashaan Carter est la clé d’un trio joyeux. Regensburg est une ville de traditions et de diversité, et son festival lui ressemble ! 

par Franpi Barriaux // Publié le 8 février 2026

[1Regensburg en allemand, NDLR.