
Hélène Duret Synestet
Perception
Hélène Duret (cl, clb), Sylvain Debaisieux (ts), Benjamin Sauzereau (g), Fil Caporali (b), Maxime Rouayroux (d), Nils Wogram (tb).
Label / Distribution : Igloo
C’est à l’occasion d’un entretien accordé à Citizen Jazz qu’Hélène Duret avait annoncé la publication d’un nouveau disque de son quintet Synestet, en l’occurrence le quatrième de cette formation [1] qui voit pour l’occasion le renfort d’un sixième élément en la personne du tromboniste allemand Nils Wogram. Et si la clarinettiste sait multiplier les angles de vue en s’échappant par exemple vers les contrées pop de son duo Couple Sympathique, Perception confirme – mais en était-il vraiment besoin ? – la capacité de cette musicienne formée à l’école classique à élaborer des formes aussi ludiques – chez elle, la notion de jeu est à comprendre sous tous ses aspects – que complexes (souvenons-nous également des trouvailles, pour ne pas dire des taquineries, de son trio Fur, inclus au cœur de Synestet, et en particulier des albums Boîte Noire en 2021 et Bond en 2024]). Lors de l’entretien, Hélène Duret évoquait l’importance de la joie en musique. Celle-ci se fait peut-être plus discrète tout au long des douze compositions d’un disque aux atours plus méditatifs et où peut pointer une forme d’inquiétude. Comme si l’aventure était cette fois d’abord intérieure plus que cinématographique ou porteuse de scénarios, ce que révèlent des compositions telles que « Point commun », « Adieu » ou « Basculements ». Des thèmes qui toutefois ne sont pas incompatibles avec cette sensation d’ivresse et de douce dérive que suscitent par exemple « Enfermé dehors », « Sinueuse » ou « Abysses ».
D’un point de vue plus formel, Perception est un manifeste des musiques de traverse, celles qui préfèrent aux autoroutes les chemins escarpés et leurs myriades de petits cailloux sur lesquels le pied peut venir trébucher. L’art de l’inattendu et de la conversation est porté à un haut niveau d’exigence – et à ce jeu, les dialogues ou les unissons de la clarinette, du saxophone de Sylvain Debaisieux et du trombone font mouche (quelle bonne idée d’avoir donné la parole à Nils Wogram, écoutez par exemple le lyrisme de son solo sur « Sinueuse »). Hélène Duret, une fois encore, est adepte d’une vision picturale de sa musique, dont les teintes sont démultipliées sous les coups de boutoir des inventions de chacun de ses partenaires ; on suit avec une curiosité constante le travail des deux complices de Fur (Benjamin Sauzereau à la guitare et Maxime Rouayroux à la batterie, jamais pris en défaut d’interaction) et de Fil Caporali à la contrebasse.
On pourra toujours gloser sur la bonne santé du jazz, voire se poser la question de sa survie en notre monde désincarné. Avec le Synestet d’Hélène Duret, on serait plutôt tenté de citer Frank Zappa selon qui « it just smells funny ». Car c’est ici que ça se passe en 2026, du côté de celles et ceux qui, conscient·es de l’héritage qu’ils ou elles portent, n’en oublient pas pour autant d’entrouvrir les portes des langages à venir. Celles de la Perception, peut-être !

