Thérapie de couple : I wanna hold your hand
Le projet du saxophoniste Daniel Erdmann était enregistré au Budapest Music Center.
© Maxime François
Durant quelques jours, le groupe Thérapie de couple s’est installé au Budapest Music Center pour enregistrer l’album I wanna hold your hand, François et donner un concert à l’Opus Jazz Club. A l’initiative de BMC, j’ai pu observer la fabrication du disque et partager quelques instants avec les musicien·nes.
Les musicien·nes sont installé·es dans la grande salle, ensemble et derrière des abat-sons, paravents en plexiglas, mais de telle façon que tout le monde peut se voir. Seule Eva Klesse, la batteuse, est isolée dans une cabine phonique en bois et verre pour éviter que les micros des autres instruments n’enregistrent la batterie sur leur piste. À l’étage, l’ingénieur du son et le responsable du label BMC Tamas Bognar sont dans la salle de contrôle et communiquent par écrans et micros interposés. Dès qu’un morceau est joué dans son entièreté, tout le monde se retrouve dans la régie pour écouter la prise. Daniel Erdmann a un petit cahier sur lequel il note les impressions, les éléments techniques, les points faibles et points forts des différents passages. Car il a choisi d’enregistrer ce répertoire en condition live, c’est-à-dire sans séparer les parties et les séquences. Assister à l’enregistrement, c’est comme assister au concert. C’est d’ailleurs comme cela que je le vis. Un concert presque personnel, où le même morceau serait joué plusieurs fois !
Lors de l’écoute, le groupe est attentif, chacun·e guette ses interventions pour y chercher le défaut qu’il faudra corriger. Les regards sont éloquents, le plaisir est palpable. C’est de la belle musique et les doutes des un·es sont balayés par les autres, on se soutient par des exclamations bienveillantes et enthousiastes.
On compare avec la prise de la veille dont le début et les couleurs diffèrent. C’est aussi le moment pour les artistes de demander plus de réverbération ici, moins de volume là.
Enregistrer au Budapest Music Center, c’est un moment particulier. Il s’agit d’une parenthèse en huis-clos car ici, tout est fait pour que les artistes n’aient que la musique à penser. On dort sur place, on y mange, on y travaille et la semaine d’enregistrement se termine toujours par un concert à l’Opus Jazz Club, situé au sous-sol du complexe. Aussi, il faut vraiment se motiver pour sortir prendre l’air et profiter un peu de la ville de Budapest. L’équipe est vraiment dédiée aux groupes qui sont produits ici. Tamas Bognar en premier, attentif et prévenant. Mais aussi l’équipe technique, l’ingénieur du son, les responsables de la production du label et du club, Ágnes Máthé, Edit Jancsó et Zsolt Hernádi. Tout le monde est réactif et fait en sorte que les choses restent fluides.
Il faut dire que ce programme Thérapie de couple, imaginé et composé et/ou arrangé par Daniel Erdmann, est une superproduction internationale comme on aimerait en voir plus. Né lors de la conférence annuelle Jazzahead de 2023 avec la France comme invitée, ce projet a été porté par l’AJC et Jazzdor, particulièrement Philippe Ochem. Jazzdor étant un festival ouvert sur l’Europe, il a également lieu à Budapest, à BMC précisément. L’idée étant d’évoquer la relation franco-allemande en montant un groupe et un programme bicéphale. Il n’y avait qu’un seul jour libre en commun pour travailler, donc Erdmann a formé des petits groupes en fonction des plannings de chacun·e et le projet s’est monté par agrégation. C’est ce qui a transformé la musique pour la rendre collective.

- Théo Ceccaldi, Eva Klesse, Daniel Erdmann, Vincent Courtois, Hélène Duret, Robert Lucaciu © BMC
Or, parmi les musicien·nes français·es les plus allemand·es (ou inversement), il y a Daniel Erdmann. Installé en France depuis longtemps, il endosse parfaitement les deux cultures, les deux langues, les deux tropismes. C’est donc le saxophoniste qui a monté ce groupe et ce répertoire. Rassembler un groupe franco-allemand, ce fut facile. Membre du trio du violoncelliste Vincent Courtois depuis des années, Erdmann connaît son jeu et sait écrire pour lui, ce sera « I wanna hold your hand, François ». Même facilité pour le violoniste Théo Ceccaldi qui fait partie de son trio Velvet Revolution avec le vibraphoniste Jim Hart, en terrain connu le saxophoniste sait quoi lui proposer et il lui écrit « Muskatnuss, Herr Müller ». [1] Tenté par une couleur d’ensemble boisée et dans un registre médium, il décide d’ajouter aux cordes et au ténor les clarinettes d’Hélène Duret. Cette dernière, tout comme le contrebassiste Robert Lucaciu et la batteuse Eva Klesse, deux artistes de la scène jazz de Leipzig, n’est pas une habituée des groupes de Daniel Erdmann. C’est un choix qu’il a fait parce qu’il connaissait ces musicien·nes et apprécie leur travail. [2]
On connaît l’appétence du saxophoniste pour la musique en contrepoint, en couches harmoniques, et les sonorités feutrées, glissantes, rondes et chaudes. Aussi a-t-il organisé les pièces du projet en composant pour chacun·e des membres du groupe. À chaque titre un·e soliste.
Avant d’arriver à Budapest pour l’enregistrement, le groupe a bien tourné en Europe, rodant le répertoire et huilant les rouages. On se souvient du petit showcase à Jazzahead, lorsque sur le titre éponyme « I wanna hold your hand, François », Vincent Courtois est parti dans un solo d’une rare intensité qui a totalement renversé le public, provoquant la chair de poule et un tonnerre d’applaudissements. Il était temps de le partager avec un plus grand nombre.
L’enregistrement se poursuit, les décisions sont prises à main levée ; même si Daniel Erdmann est le leader, l’avis du collectif compte. Choix des prises, petites interventions sur l’enregistrement, il faut l’unanimité. C’est presque une thérapie de groupe.
Une fois en boîte, les pistes vont reposer avant d’être mixées et gravées, mais c’est une autre histoire. Nous sommes en janvier 2025, le disque ne sortira qu’en avril 2026.
Quant aux titres, justement, on retrouve à la fois cette très belle dualité franco-allemande et également beaucoup d’humour. Qui, comme moi, a la chance de connaître l’Allemagne (notamment la ville de Göttingen) et de parler la langue, d’avoir été élevé dans le moule de la fraternité avec nos voisins d’outre-Rhin, d’avoir connu la RFA et la RDA puis la chute du Mur, ne saura rester insensible au projet. « I wanna hold your hand, François » renvoie à ce moment magnifique où le chancelier Helmut Kohl et le président François Mitterrand se tenaient côte à côte et main dans la main en se recueillant devant le monument aux morts d’une guerre franco-allemande vaine et insensée. « Muskattnuss, Herr Müller » crié par Louis de Funès dans une scène de référence du Grand restaurant, l’ombre du lustre lui faisant la mèche et la moustache d’un dictateur allemand de triste mémoire, est aussi un thème écrit par Daniel Erdmann qui connaît son De Funès par cœur. « Göttingen » bien sûr, arrangé de très belle façon pour le groupe, que Barbara avait écrit par amour pour ce pays voisin. « Romy », dédié à une autre artiste allemande et si française, une version féminine de Daniel Erdmann ? « Zwei Seelen wohnen, ach !, in meiner Brust », citation de Faust de Goethe, comme une parade du saxophoniste pour signifier sa parfaite mixité culturelle, qui lui interdit de choisir entre un pays et un autre. Et enfin, la coda du disque, un arrangement d’un tube d’été vieux de dix ans, chanté par la rappeuse allemande Namika « Je ne parle pas Français », comme un pied de nez au sérieux de Goethe et Barbara.
« Göttingen » justement, dont le thème est découpé phrase par phrase et qui passe d’un instrument à l’autre, lentement, comme un ballet sans paroles. C’est ce morceau qui a été filmé (la batterie est sortie de la cabine son pour l’occasion) et qui sert de clip pour le disque. On peut ressentir l’atmosphère de cette grande salle de concert en bois et pierre et la complicité entre les musicien·nes.
Le samedi soir, c’est donc à l’Opus Jazz Club que le groupe joue, devant une salle pleine. Le système d’arrangements par vagues, une orchestration qui porte la parole individuelle au niveau collectif. La paire Eva Klesse / Robert Lucaciu est essentielle. Le rythme et ses couleurs. La contrebasse à cinq cordes de Lucaciu qui permet un do grave puissant et rond. Les balais subtils de la batterie. Le trio de cordes (violon, violoncelle, contrebasse) intelligemment utilisé pour les introductions, les ponts et le magnifique « On The Road To Verdun » entièrement écrit pour lui. Et « Göttingen » joué collectivement, à faire pleurer, devant un public conquis.
C’est ainsi que les projets collaboratifs sont portés, avec la complicité de structures comme Jazzahead, l’AJC et Jazzdor pour la mise en place, avec l’investissement de BMC pour l’enregistrement et avec le soutien des musicien·nes pour investir ces compositions. Thérapie de couple est à tous ces égards un très beau projet et le disque qui sort en est la première création. Espérons qu’il sera suivi de plusieurs autres.




