D’Jazz Nevers, clap de fin !
Final de la trente-neuvième édition du festival Nivernais.
Emmanuel Bex © Maxim François
Notre collègue Franpi Barriaux est rentré de Nevers avec des étoiles dans les yeux. Arrivé ensuite pour les trois derniers jours de cette édition 2025, la diversité et la qualité des concerts m’ont tout autant impressionné. L’exigence qui anime Roger Fontanel, le directeur du festival, s’est manifestée au sein des divers projets artistiques qui ont captivé un public fidèle. Essentielle, la conférence de Raphaëlle Tchamitchian consacrée à l’égalité femmes-hommes dans le jazz occasionna des échanges constructifs. Particularité du festival, les tendances actuelles du jazz hexagonal toujours bien représentées ici ont également révélé de jeunes artistes promis à un bel avenir.

- Eric Löhrer & Jean-Charles Richard © Maxim François
Parfaitement épaulée par Benjamin Sauzereau et Maxime Rouayroux, Hélène Duret a laissé libre cours à des chants intimes. Ce trio dénommé Fur, que l’on peut traduire par fourrure en anglais, ne vise pas pour autant la candeur. Les collages instrumentaux imprégnés par des airs folk subissent un traitement singulier dû avant tout aux sonorités de la guitare comme dans l’hypnotique « Particule ». La batterie vise élégamment des polyrythmies ondulantes. L’acuité révélée par le jeu aux cymbales anticipe les phrasés chamarrés de la clarinettiste, toujours prête à détourner les mélodies afin de nous tenir en haleine.
Le batteur Élie Martin-Charrière a nommé son groupe Era #P par admiration pour son professeur Dré Pallemaerts, en référence à une composition qui lui était dédiée « Tell the ’Era P’s’ Dream ». L’introduction mesurée de la pianiste Nina Gat privilégie la sensualité. Intuitive, la flûtiste Christelle Raquillet trouve des intonations mystiques avec des cheminements mélodiques progressifs. Le batteur évoque son attrait pour Sly and the Family Stone qui se confirme par l’ancrage terrien de la basse électrique d’Elvin Bironien. Superbe, la composition « Ascension » fait resplendir le son soudé de ce quartet envoûtant.
L’influence de Frantz Fanon [1] transparaît chez Maher Beauroy qui se présente en solo. Après ses albums Washa ! et Insula, très appréciés, sa prestation va démontrer son appétit insatiable pour des musiques que tout oppose a priori. La musique classique se mélange à des airs traditionnels antillais et à des lignes harmoniques héritées d’un jazz mainstream. Il chante en superposition à son jeu de piano percussif, et passe d’un air créole populaire à une composition personnelle habitée de mélancolie joyeuse. Sous les doigts habiles de Maher Beauroy, la terre de la Martinique a vibré ce soir.

- Sarah Murcia & Kamilya Jubran © Mario Borroni
Beauté inouïe, la synergie entre danse et musique n’offre que rarement un tel équilibre comme ce soir avec le spectacle Kreyol Man La. Inspiré aussi bien par les écrits d’Aimé Césaire que par des souvenirs de son enfance, le chorégraphe Alfred Alerte va délivrer un message fort. De sa voix grave, Jocelyn Régina introduit les danseurs qui symbolisent les immenses statues du mémorial Cap 110, érigées en souvenir du dernier naufrage négrier en 1830. L’impulsion constructive va passer par la libération des corps de Paco Esterez, Dominique Linise, Francis Saint-Albin et Jean-Félix Zaïre, bientôt unis aux compositeurs et musiciens Lionel Martin et Benjamin Flament. Le saxophoniste lyonnais, passé par toutes les avant-gardes, se fond dans la chorégraphie avec des élans fougueux. Le batteur nivernais joue dans son jardin, son discours élaboré épouse à merveille le processus créatif. Fiévreuses, les métamorphoses scéniques successives ont entraîné l’auditoire dans un souffle régénérateur.
Place à L[eg]acy, hommage rendu à Steve Lacy par Eric Löhrer et Jean-Charles Richard. L’aisance avec laquelle les airs historiques sont réinterprétés est prodigieuse. « Art », « Esteem », « Retreat » se réinventent sous les doigts habiles des deux instrumentistes. C’est bien ce qui animait Steve Lacy, ne jamais se répéter, transformer le matériau sonore afin d’explorer de nouvelles pistes. La guitare électrifiée ne fut jamais un instrument de choix pour le maître américain, si ce n’est une dédicace à Jimi Hendrix avec le morceau décapant « The Uh Uh Uh ». Ingénieux, Eric Löhrer contribue à façonner les compositions par ses interventions déterminantes, « Maybe Yes » qu’il a composé se fond dans les standards de Thelonious Monk, illuminés par le baryton de Jean-Charles Richard. « Evidence », « In Walked Bud » et « Bright Mississippi » rappellent combien ce pianiste influença durablement Steve Lacy. Concert éblouissant.
Fiévreuses, les métamorphoses scéniques successives ont entraîné l’auditoire dans un souffle régénérateur
Si Gautier Garrigue demeure le batteur de choix d’Henri Texier, il faut aussi prêter une grande attention à son quartet. Les couleurs chatoyantes de la batterie et de la contrebasse de Florent Nisse contrastent allègrement avec les improvisations ciselées issues du piano de Maxime Sanchez. Plus qu’une partition sonore, ce sont des paysages en clair-obscur qui défilent. L’influence de Kenny Wheeler s’entend dans les morceaux pour la plupart issus du premier disque enregistré par le batteur, La Traversée. L’articulation singulière du guitariste Federico Casagrande oriente la musique dans une exploration jouissive, comme dans le titre « Laniakea ».
Changement d’ambiance avec des interactions inédites établies entre le toucher cristallin de Kris Davis sur son clavier, la détermination du contrebassiste Robert Hurst et la frappe démesurée de Johnathan Blake. Il en a revendre, ce batteur, fidèle à la tradition percussive afro-américaine qui inspirait Jack DeJohnette, disparu il y a une quinzaine de jours et à qui la pianiste rend hommage. L’abstraction musicale se concrétise par les sons dissonants du piano et, si le batteur envahit l’espace commun au trio, c’est bien avec la bénédiction de Kris Davis. Les trois instrumentistes ne sont pas là pour ronronner, ils contribuent à façonner des échanges dynamiques destinés à nous bousculer.
Le duo de Kamilya Jubran et Sarah Murcia aborde le répertoire de Yoqal avec décontraction et, lorsque les premières notes de l’oud résonnent, on sait que ce concert va sublimer deux entités, la musique arabe et le jazz. Le dépassement de soi fera le reste, dès que les sons graves émergent de la contrebasse, le processus d’une construction harmonico-mélodique s’ancrant avec force. Les textes écrits par Kamilya Jubran, Paul Shaoul, Hassan Najmi, Salman Masalha ou issus de la tradition orale sont contés avec éloquence. Les circulations musicales et poétiques irriguées par l’improvisation ne font plus qu’une.

- Elvire Jouve © Maxim François
Intensité, vitalité, voilà ce que l’on retiendra du concert dédié à Moondog par le trio bien nommé Chien Lune à Coulanges-lès-Nevers. L’introduction permet de redécouvrir l’air entraînant « Bird’s Lament », rehaussé par une parfaite osmose entre les instrumentistes. Le compositeur et arrangeur Pascal Berne mène la danse avec souplesse à la contrebasse. Damien Sabatier démontre qu’il est le saxophoniste à suivre en France, ses idées débordent d’originalité et l’accompagnement qu’il prodigue à la shruti-box apporte une dimension spirituelle à la musique. À la batterie, Elvire Jouve fait coexister sensibilité et tensions dynamiques. La formation défie les lois de l’apesanteur avec des subtilités contrapuntiques chères au « Clochard Céleste » Moondog ; on en redemande !
Avec Eddy m’a dit, le projet d’Emmanuel Bex très en verve ce soir, l’ancrage à l’univers d’Eddy Louiss prend tout son sens. Un état transitoire entre ardeur et minimalisme est révélé par les deux trios qui se succèdent. L’organiste commence avec son fils Tristan Bex à la batterie et le guitariste Pierre Perchaud qui passe de phrasés bop à des digressions teintées de blues. Les deux joyaux « Dum Dum Dum » et « Our Kind of Sabi » présents sur l’album de Stan Getz Dynasty où l’orgue d’Eddy Louiss s’épanchait merveilleusement sont réactualisés avec maestria. Seul, Emmanuel Bex reprendra l’hymne ukrainien avant que Dominique Pifarély et Simon Goubert le rejoignent afin de réinventer le trio Humair-Louiss-Ponty ainsi que la chanson « Colchiques dans les prés ». Au bout du compte, les deux trios s’unissent avec entrain pour faire résonner une petite biguine.

- Monty Alexander © Maxim François
Le Jamaïcain Monty Alexander demeure l’un des derniers jazzmen à donner du sens au mot swing, avec efficacité et une pointe d’humour. Le contrebassiste Luke Sellick communie avec le pianiste, leurs regards complices les conduisent à déjouer les pièges harmoniques. Quant à Jason Brown, il a administré une leçon de batterie, en particulier aux cymbales. Visiblement heureux d’avoir célébré la mémoire de Bob Marley avec « No Woman, No Cry », Monty Alexander a multiplié les rappels sous les applaudissements du public.
Le quarantième anniversaire de D’Jazz Nevers Festival se déroulera du 7 au 14 novembre 2026.

