Un disque d’Ingrid Laubrock sans un poil de saxophone, mais avec 100 % d’Ingrid Laubrock dedans, voilà ce que nous propose Purposing The Hair, la nouvelle œuvre de la compositrice si proche d’Anthony Braxton. Non qu’elle fasse ce qu’un autre proche, Gerry Hemingway, avait proposé : Ingrid Laubrock ne chante pas. Elle fait chanter. Ce nouvel album, qui s’étend sur plus de deux heures, propose des duos avec au moins un chanteur, parmi les plus exigeants de la Creative Music étasunienne (Sara Serpa, Fay Victor, Theo Bleckmann et la mezzo-soprano Rachel Calloway) pour qui Laubrock a écrit de la musique. Des vignettes, des précipités d’une poignée de secondes qui suffisent à instaurer une grande dramaturgie (« Koan 47 ») sur la base de Kōan, des mantras bouddhistes destinés à éveiller la conscience.
Ces litanies qu’Ingrid Laubrock a choisies pour concevoir ses précipités sont tirées des vers d’une poète africaine-américaine contemporaine, Erica Hunt. Le poème s’intitule Mood Librarian – A Poem In Koan et c’est sur cette base que la compositrice a travaillé, confiant à des duos bien définis le soin d’y instiller une couleur. Ainsi Sara Serpa avec le piano de Matt Mitchell construisent des ténèbres où pointent une lumière lointaine, un espoir tremblant qui réside dans la voix claire de la Portugaise (« Koan 42 »). Le travail de la compositrice sur les phonèmes et les litanies interroge un champ qui peut être aussi celui de Braxton. Tout cela est précis et pointu, avec une volonté de donner au poème un décor changeant et particulier, et à chaque mot une existence propre. Une recette qu’exploite à merveille la violoncelliste Mariel Roberts, absolument remarquable dans un exercice plus chambriste et abstrait (« Koan 55 »).
Les autres duos ont leur couleur propre, comme celui que la guitare de Ben Monder construit avec Theo Bleckmann, avec un apprêt plus virtuose et plus étrange (« Koan 14 »), ou Rachel Calloway avec le violon d’Ari Streisfeld qui conclut le disque avec un jeu très contemporain où les techniques lyriques de Calloway, du Sprechgesang jusqu’au lied, montrent à quel point la musique d’Ingrid Laubrock a changé de dimension (« Koan 22 »). Sensible depuis Dreamt Twice, Twice Dreamt, le paradigme contemporain de sa musique trouve ici un terrain de jeu tout à fait excitant.

