Scènes

Les Arches en jazz, une première

Une gestation, une histoire, des arches et des rencontres audacieuses


Après deux années de gestation depuis 2018 et une année « COVID 19 », le dernier né des festivals de jazz et des musiques improvisées voit le jour. L’Association Jazz et Musiques en Cotentin a élaboré ce projet culturel et éducatif pour que « le souffle musical » puisse perdurer toute l’année et investir l’ensemble du territoire et de ses habitants, les vacanciers une fois repartis ou presque.

Il y avait eu un bel antécédent dans les années 1980-90, les frères Rousseau lançaient un événement musical dans les douves du château de Fermanville. Denis Lebas, fondateur du festival Jazz sous les Pommiers passe alors dans les parages et a bien envie d’aller plus loin avec eux. Il invite le contrebassiste normand Yves Rousseau et le vibraphoniste bourguignon Frank Tortiller à créer un « compagnonnage » dont ils partagent le souvenir lors de sa visite en ami et voisin. Cette aventure durera de 1994 à 1998 et initiera le concept de résidence à Coutances. On les a applaudis au cours du mémorable concert des dix résidents donné dans la salle Marcel Hélie en août dernier à l’occasion du 40e anniversaire de JSLP. Il sera considéré comme « le concert de l’année » par les médias présents. Puis chacun fait sa route...

toute identité s’étend dans un rapport à l’autre


Les pères fondateurs, quatre amis « les Dalton », comme ils se présentent : Yves Rousseau, contrebassiste, compositeur ; André Cayot, retraité du ministère de la culture ; Sebastian Danchin, programmateur au Nice Jazz Festival et au Paris Jazz Festival et François Rousseau, maire de la commune nouvelle Port-Bail-sur-Mer.
Et nous voici enfin vendredi 23 septembre 2021 réunis à la salle omnisports de Port-Bail transformée pour la circonstance en salle de concert. Le festival est déclaré ouvert.

Floran Maviel, Cedric Catrisse, Oua-Anou Diarra © G.Boisnel

C’est ce premier concert « Alter Ego », un autre moi, qui va incarner l’âme du festival. Dans sa présentation, Sebastian Danchin évoque le concept de la « créolisation » caractérisé par le poète et philosophe martiniquais Édouard Glissant qui, par le métissage, le dialogue des cultures produit de l’imprévisible. L’écrivain montre aussi la relation dans la « pensée du rhizome... selon laquelle toute identité s’étend dans un rapport à l’autre ».
Le projet « Alter Ego », ici, chemins de traverse est une commande de l’Orchestre Régional de Normandie au compositeur Yves Rousseau. Il s’agit de créer une rencontre avec Oua-Anou Diarra, percussionniste et flûtiste burkinabé. Mixer, métisser la musique savante interprétée par l’O.R.N avec l’univers de la musique ancestrale, orale et traditionnelle du musicien, sous l’égide du jeune chef d’orchestre Jean Deroyer. C’est ainsi que les dix sept musiciens de l’O.R.N ont joué, ce soir, à l’unisson avec les flûtes peules en roseau (guinéennes ou mandingues) à quatre ou cinq trous , d’où la complexité de l’écriture et le djéli n’goni (luth à quatre cordes du griot). Dès le premier morceau la voix chaude et profonde de Oua-Anou Diarra s’élève. Il chante en langue bambara « Hakilisigi », qui chante les louanges des empreintes bénies laissées par les instruments, les ancêtres, les mystères et les génies... 
A contrario du pasteur saxophoniste américain James Mac Bride qui renonce à la musique pour l’écriture car « la musique ne suffit pas, ça ne raconte pas assez d’histoires ». Pour Oua-Anou Diarra « l’univers de la flûte qui parle est sa colonne vertébrale qui permet de parler de ce qu’on ne peut pas dire ». Tandis qu’au troisième morceau, l’orchestre suit la voix qui s’accompagne du tamani (tambour parlant placé sous le bras, joué avec une baguette et une main) pour s’achever avec la calebasse . Quand le dialogue s’installe entre la flûte classique et la flûte peule , l’instant est magique, serait-ce l’effet griot ? Qui a dit qu’un orchestre classique ne peut se lancer dans un jeu d’improvisation ou que la musique orale ne peut supporter l’écriture ? La surprise est totale lorsque deux violons s ’avancent malicieusement vers le flûtiste, le chef d’orchestre suspend ses gestes, le jeu d’improvisation exalte et nous emmène dans un autre monde, les musiciens entrent en joyeuse communion dans une explosion finale. Le chef d’orchestre et le flûtiste tombent dans les bras l’un de l’autre sous les applaudissements du public. Au moment du rappel, les enfants présents dans la salle sont happés vers le devant de la scène. « Ça a bien matché » se réjouira plus tard Yves Rousseau.
L’album « Alter Ego » sortira en décembre 2021.

Oua-Anou Diarra © G.Boisnel

Oua-Anou Diarra, flûtiste originaire du Burkina-Faso et griot (Anou) en héritage dans son pays, « celui qui a un pouvoir magique et mythique, le messager qui apporte la paix et les nouvelles » explique-t-il, est accueilli en résidence au collège de Porbail. Durant toute l’année il mènera des projet éducatifs et transversaux mêlant art ancestral et modernité. Normand depuis 2015, en parallèle de son album solo « Déclinaison(s) », il participe à de nombreux projets comme « Play Own Play », quintet de jazz groovy.

Le lendemain, l’église Notre Dame, à deux enjambées du célèbre pont aux treize arches, dont la palette de couleurs inspire peintres et photographes, accueille le vibraphoniste Frank Tortiller et le guitariste au timbre poétique Misja Fitzgerald Michel . Si la voilure est réduite, le talent ne le sera pas. Le public est présent, certains sont debout pour ce concert offert. Le singulier duo de musiciens, dans « Les heures propices » , à point nommé en cette heure de midi, arrange sans filet des compositions de Thelonious Monk, « on ne danse qu’une seule fois ». Puis la douce ballade d’un compositeur guitariste autrichien Harry Pepl écrite pour un même duo avec Wermer Pirchner, guitare et vibraphone, « Air, love and vitamins » nous plonge dans une méditation langoureuse. L’origine bourguignonne de Frank Tortiller commune au poète Alphonse de Lamartine lui inspire les titres éponymes de l’album et du morceau :

« Ô temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices, suspendez votre cours ! Laissez-nous savourer les rapides délices des plus beaux de nos jours ! ».

Parmi les compositions originales de Frank Tortiller s’immisce une seconde reprise, la chanson manifeste de Bob Marley « Redemption song ». En hommage aux vignes et bonnes cuvées de sa région natale « le clos des corvées » servira de prémisses à une dégustation au bord du pont des arches, du bourgogne aligoté tout naturellement. Ite missa est !

Julia Robin © G.Boisnel

Un peu plus tard dans l’après-midi, c’est le son et la voix mélodieuse de la contrebassiste Julia Robin qui attire le public dans la même église. Julia robin en solo interprète les chansons des amours heureuses, romantiques et tumultueuses de la chanteuse canadienne Joni Mitchell « Joni Map ». Le concert est libre, chacun va, vient, reste ou part au gré de son envie. La lumière du soleil inonde l’église au travers des vitraux. L’acoustique du lieu sublime les tonalités limpides de la chanteuse et musicienne quand elle entame « I had a king ». Le souffle de la salle est suspendu à sa voix cristalline et à la grâce de ses gestes. Et il en sera ainsi tout du long de l’interprétation des chansons d’amour « my old man » de l’album Blue et du magnifique cadeau final « Ten seasons » qu’elle joue pour la première fois.

des rencontres audacieuses et interculturelles


Le quartet « Entre les terres » de François Corneloup au saxophone baryton, Jacky Molard au violon, Catherine Delaunay à la clarinette et Vincent Courtois au violoncelle nous emporte dans un univers de musique de chambre endiablé et nimbé de musiques celtiques, médiévales et irlandaises . Une joute fraternelle s’engage, de qui joueront-ils le plus de compositions s’amusent François Corneloup et Jacky Molard pour le plus grand plaisir du public ? Au final, ce sera équitable. Le rythme des gigues est enlevé. Et nous voilà transportés sur une scène de la vie ancestrale celte dans une danse de battage pour aplanir le sol des maisons, le plinn qui se danse à quatre temps les pieds à plat. Dans les rangs, le petit doigt ( passé au gel hydroalcoolique ) de certains ne peut résister bien longtemps et cherche celui de son voisin pour entrer dans la danse imaginée. L’incontournable clarinettiste bretonne, Catherine Delaunay, dynamite cette musique de chambre et contemporaine et monte dans les tours comme personne . De son côté, Vincent Courtois sublime son fidèle instrument, « le violoncelle de sa vie », dit-il et en offre toutes les subtilités.
Pour ce concert joué dans la salle des fêtes de Saint-lô d’Ourville, l’affluence nécessite un ajout de sièges, succès oblige !

Oua-Anou Diarra, François Corneloup © G.Boisnel

La boucle de cette première édition sera bouclée ce dimanche midi avec « François Corneloup rencontre Oua-Anou Diarra » dans cette même salle. C’est une première, une aventure inédite entre ces deux mondes si proches et si éloignés. Les clés du saxophone conversent en rythme avec la calebasse et le tambour. Pas moins de cinq flûtes peules, deux djéli n’goni viendront compléter ce set qui exaltera le saxophoniste dans une danse irrésistible qui ne semble plus pouvoir s’arrêter sur le morceau « En vain ». A la flûte, deux magnifiques bagues portées sur la seconde phalange du majeur et de l’annulaire viennent donner du poids à son jeu. La voix douce de Oua-Anou Diarra s’élève à nouveau seule , le son du n’goni modifié à la pédale wah wah façon Hendrix entrelace celui puissant du saxophone pour s’éteindre dans un souffle uni. Les deux musiciens s’enlacent. Une berceuse jouée à la flûte à quatre trous et le saxophone en sourdine clôturera le concert en l’honneur de la petite Lia, fille du flûtiste présente dans la salle qui jalonne le concert de quelques « papa » en écho. Le public se sépare les yeux brillants d’émotion.

Cette première édition des Arches en Jazz nous a fait vivre des rencontres audacieuses et interculturelles dans un pur esprit d’égalité. La résonance des unes aux autres a abouti à des créations surprenantes, inattendues et inouïes. Trois jours, cinq concerts et trois lieux ont permis ce vivre-ensemble, qui, dans une pensée arendtienne devient la pierre angulaire de ces relations pleines de poésie.
C’est avec une grande satisfaction que Yves Rousseau déclare à la fermeture du festival : « la fréquentation a été honorable, l’examen de passage en deuxième année est réussi ! A l’année prochaine aux mêmes dates ».