Portrait

Monk, avec un aime comme Mingus

Non, Mingus et Monk n’ont jamais enregistré ensemble.


Dessin : Yann Bagot

Mingus aimait Monk et cet amour n’est pas absent de la discographie du contrebassiste

Dans son livre Pour l’amour de Mingus [1], Sue Mingus évoque l’importance de Thelonious Monk pour son mari, et corrige un malentendu qui s’est répandu jusque dans sa propre famille : non, Mingus et Monk n’ont jamais enregistré ensemble.


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Charles Mingus joue avec Thelonious Monk par Yann Bagot

Nous sommes dans les derniers mois de la vie de Mingus. Il ne se déplace plus qu’en fauteuil roulant, presque totalement paralysé par la maladie de Charcot. Il est au Mexique avec sa femme Sue, son fils Eugène, et plusieurs aides-soignants à son chevet, dont un dénommé Jésus, ça ne s’invente pas…

Au milieu de la nuit, Charles répondit à une question que je lui avais posée cet après-midi-là, au sujet de disques qu’il aimerait bien qu’on lui ramenât de New-York.
« …et dis-leur d’envoyer Monk », dit-il soudain à deux heures du matin, comme s’il ne s’était pas écoulé huit heures depuis ma question.
« Quoi, qu’est-ce qu’il y a ? » demandais-je en m’éveillant.
« Monk et Duke Ellington. »
« Quoi ? »
« Les bandes ! »
« Ah, tu veux Monk aussi ? Il y a longtemps que tu n’en as pas parlé », dis-je en baillant pour reprendre conscience.
Eugene intervint : « Il veut le disque avec Duke, Papa et Monk. »
« Ton père n’a jamais fait de disque avec Monk », dis-je, totalement éveillée.
« Si, insista Eugene. Ma mère l’a. C’est avec Duke, Papa, Monk, et Max Roach. »
« Non, il y a un thème que Charles a écrit, qui s’intitule MDM, pour Monk, Duke et Mingus. »
Du recoin sombre de la chambre, le maestro en personne intervint. « Demandez-moi, dit-il sur un ton indigné. Ils n’ont pas encore eu ma peau ! »
Nous nous tournâmes vers lui. « Alors, il y en a un ou pas ? » demandais-je.
La diction de Charles était maintenant brouillée, incompréhensible. Comme d’habitude, il refusait, par principe, de répondre à quelque question que ce fût par un simple oui ou non. Je retournais dormir, attendant le matin pour clarifier la question.
Au soleil, dans le patio, tandis que Jesus filtrait le vin d’une gourde - le traitement donné par Pachita pour les problèmes de salive - Charles confirma que Monk et lui n’avait jamais enregistré ensemble.

Eugene fait visiblement allusion à Money Jungle, que son père enregistra en trio avec Duke Ellington et Max Roach. La musique de Mingus témoigne pourtant de cette admiration qu’il avait pour Monk. La composition dont parle son épouse intitulée « MDM » (Monk, Duke and Mingus), figure sur l’album Mingus !, paru en 1960. Et le Live at the Bohemia s’ouvre sur « Jump, Monk », un hommage au pianiste. Mingus y simule avec sa basse les mouvements de Monk derrière son piano. Il décrit d’ailleurs sa composition comme un certain aspect de Monk, un point de vue, plutôt que le portrait d’une personnalité complexe.

Il est également question du pianiste à plusieurs reprises dans la sulfureuse autobiographie de Mingus, Beneath The Underdog (en français Moins qu’un chien [2]). Outre les soirées « dansantes » décrites par le bassiste, il y a cette histoire de peinture, lors d’un séjour dans une clinique psychiatrique :

On m’a dit qu’on allait me garder dix jours en observation à cause des traces d’aiguille. Alors j’ai déambulé… C’est ce que tout le monde fait à Bellevue, on déambule. J’ai découvert une salle de peinture où se trouvaient des aquarelles et des huiles dues à d’anciens patients, et j’ai vu une peinture qui est attribuée à Thelonious Monk. Je crois que cela représentait une pomme et une hachette. La perspective était tout à fait professionnelle - j’ignorais que Monk savait peindre.

Enfin, dans une lettre ouverte à Miles Davis, publiée le 30 novembre 1955 dans Down Beat Magazine, Mingus règle ses comptes avec le trompettiste suite à certaines déclarations de ce dernier, peu bienveillant envers ses premiers compagnons de scène. Mingus évoque notamment le traitement que Miles infligea à Monk quelques années plus tôt, lui rappelant qu’ils sont tous les disciples de Charlie Parker, et qu’il ferait bien de s’inspirer de l’homme autant que du musicien. Et il conclut : Si une image devait illustrer cette lettre, ce devrait être cette photo de Bird, debout, regardant Monk avec plus d’amour qu’on n’en verra jamais dans le business du jazz !

Mingus aimait Monk, et s’il est exact qu’aucun disque les réunissant n’a jamais vu le jour, cet amour n’est pourtant pas absent de la discographie du contrebassiste, loin de là.

par Raphaël Benoit // Publié le 8 octobre 2017

[1publié aux éditions du Layeur, 2003.

[2publié aux éditions Parenthèses, 1982, 1985, 1992, 1996, 2003, 2010.