Scènes

Black Lives, un souffle de fraternité

Black Lives était en concert le 14 avril 2025 au New Morning.


Black Lives © Rémi Hostekind

Petit à petit, le collectif Black Lives emmené par le bassiste et contrebassiste Reggie Washington imprime sa marque sur la scène musicale européenne. Sa célébration particulièrement vibrante des musiques afro-américaines a fait mouche, une fois encore, à l’occasion d’un concert dans un New Morning complet qui lui a réservé un accueil enthousiaste. Douze musiciens sur scène dessinant « les contours d’une cartographie musicale de la conscience noire » et portant une même parole de combat pour une fraternité entre les peuples, voilà qui semble plus que jamais nécessaire aujourd’hui.

Black Lives © Rémi Hostekind

Un concert de Black Lives n’est pas seulement un temps fort musical partagé en public. Il est aussi la marque d’un engagement profond, humaniste et politique, celui d’une lutte contre le racisme à travers la musique [1], dont les contours se sont précisés au fil de concerts et de deux disques particulièrement réussis (From Generation To Generation en 2022 et People Of Earth en 2024). Formé autour du bassiste et contrebassiste Reggie Washington, ce collectif qui célèbre la force des musiques afro-américaines dans toute leur diversité (jazz, funk, soul, blues, hip hop…), s’est imposé en un peu plus de trois ans comme l’une des formations les plus séduisantes de la scène internationale (Black Lives est d’ailleurs nommé cette année dans la catégorie Grand Ensemble aux prochains Deutscher Jazz Preis).

C’est un New Morning plein et enthousiaste, vite debout devant la scène, qui a accueilli les douze musiciens d’un groupe dont la solidarité semble se renforcer au fil du temps, si l’on en juge par les récentes prestations que nous avions pu découvrir par le passé (comme au Marly Jazz Festival au printemps 2023 ou au Café de la Danse quelques mois plus tard). Puisant dans le répertoire de ses deux disques à partir desquels il compose une suite aussi cohérente que dense [2], sans le moindre temps faible, Black Lives a la capacité de s’appuyer sur la force d’un collectif désormais aguerri tout en offrant de larges espaces à l’expression de ses fortes individualités [3].

Présent d’un bout à l’autre de la soirée, y compris lors de la brève première mais très énergisante partie assurée par Hervé Samb qui est le prétexte à une évocation de son disque Time To Feel (le guitariste étant entouré d’Olivier Temime au saxophone ténor et de Sonny Troupé à la batterie), Reggie Washington, alternant basse électrique et contrebasse, s’avère une fois encore la cheville ouvrière (le travailleur de force, pourrions-nous dire !) d’un groupe qu’il porte à bout de bras par son énergie sans faille. Il ne quittera la scène qu’une seule fois, le temps d’un poignant « From The Outside In » chanté par Tutu Puoane, seulement accompagnée de Christie Dashiell au chant et de Carl-Henri Morisset au piano (dont le jeu habité fera forte impression tout au long de la soirée, au point qu’il est difficile d’imaginer que ce jeune musicien, partenaire régulier du quartet de Pierrick Pédron, n’est que tout récemment entré dans l’aventure de Black Lives).

Reggie Washington © Rémi Hostekind

Pour le reste, on insistera sur l’enchantement que suscite le concert et sur les couleurs magnétiques que dessinent les différents acteurs de la soirée : c’est le « spoken word » offensif de Shariff Simmons ; c’est la présence presque surnaturelle d’Adam Falcon et ses chansons brandies comme des étendards (« Colored Man Singin’ The Blues » et « Better Days ») ; c’est le duo vocal très habité de Tutu Puoane et Christie Dashiell – nous avons ici-même souligné les qualités de leurs albums respectifs, Wrapped In Rhythm Vol. 1 et Journey In Black – et qui imposent une présence beaucoup plus forte qu’auparavant (Tutu Puoane se lancera même dans un solo sifflé aussi étonnant qu’émouvant), y compris dans les compositions instrumentales ; c’est un autre duo qui fait montre d’un lyrisme pétillant, celui que composent Pierrick Pédron au saxophone alto et Jacques Schwarz-Bart au saxophone ténor, deux personnalités distinctes et complémentaires à la fois. Plus discret ce soir peut-être que lors des précédents concerts, mais toujours très incisif, David Gilmore nous embarquera dans sa très électrique « Valley Of Kings ». Côté rythmique, une autre paire fait parler la poudre, sous les assauts de Gene Lake à la batterie et de Sonny Troupé aux percussions. Surtout, on n’oubliera pas pour finir le travail de rythmicien autant que de designer sonore accompli par le Flamand DJ Grazzhoppa aux platines et aux samples. C’est d’ailleurs à lui que sera confiée la tâche d’ouvrir et de conclure le concert, dans « un seul rêve ».

Black Lives continue sa route. On lui souhaite d’autres beaux rendez-vous comme celui de ce 14 avril au New Morning. Et surtout, si cette route croise la vôtre, aucune hésitation : suivez-la !

par Denis Desassis // Publié le 11 mai 2025

[1Stefany Calembert-Washington, qui porte à bout de bras le projet Black Lives, rappelait il y a quelques années : « Trop souvent, la communauté noire se bat seule, mais chacun d’entre nous doit être conscient de la réalité quotidienne du racisme et de l’injustice et de la souffrance qu’il engendre. »

[2La set list de la soirée : « Friendship », « When We Love », « Think », « Valley Of Kings », « Colored Man Singin’ The Blues », « People Of Earth », « Dreaming Of Freedom », « From The Outside In », « Better Days », « Sa Nou yé », « Higher », « On Sèl Rèv ».

[3Black Lives : Reggie Washington (b, elb), Jacques Schwarz-Bart (ts), Pierrick Pédron (as), Carl-Henri Morisset (p), Adam Falcon (g, voc), David Gilmore (g), Gene Lake (d), Sonny Troupé (perc), Tutu Puoane (voc), Christie Dashiell (voc), Sharrif Simmons (voc), Dj Grazzhoppa (platines).