Scènes

En passant par Chicago et la Bourgogne…

Chroniques #NJP2016 – Chapitre 6
Mardi 11 octobre 2016, Théâtre de la Manufacture. Ray Anderson’s Pocket Brass Band, Franck Tortiller Serendipity Trio.


Serendipity Trio © Jacky Joannès

NJP comme une agence de voyages : la soirée au Théâtre de la Manufacture a commencé par une virée à Chicago, Illinois chez le tromboniste Ray Anderson. Un aller-retour express avant de rallier la Bourgogne si chère au vibraphoniste Franck Tortiller, entouré de nouveaux partenaires de scène.

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Ray Anderson © Jacky Joannès

Les biographies de Ray Anderson (trombone) et Steven Bernstein sont éloquentes et racontent à elles-seules une histoire du jazz dans tous ses états, de Duke Ellington jusqu’à l’avant-garde.
Aussi la venue du Pocket Brass Band du tromboniste était-elle une attraction, ne serait-ce que pour cette seule raison. Le concert de NJP, à travers lequel le quatuor veut relater la ville de Chicago en plusieurs chapitres d’une composition intitulée Sweet Chicago Suite (« Chicago Greys », « High School », « Magnificent Mistifiyo », « Going To Maxwell Street » et « Some Day »), est avant tout pour le public la meilleure l’occasion de découvrir un univers libre et bariolé, où la joie se mêle à des évocations plus nostalgiques. Comme une sorte de cabane musicale aux fenêtres grandes ouvertes propice à l’exploration méthodique des limites de chacun des instruments. A pistons ou à coulisse, la trompette explosive de Bernstein (The Lounge Lizards, Sex Mob, Medeski Martin & Wood) lance des appels urgents, comme une charge qu’il s’agit sonner, parce qu’une fanfare ne saurait rester immobile. Plus organique, le trombone d’Anderson (Anthony Braxton, Roscoe Mitchell, Barry Altschul) gronde, grommelle et chante. Finalement, ces quatre-là sont à leur façon de vilains garnements. Ils vous font croire que leur fanfare est bancale alors qu’elle avance avec une assurance joyeuse, par toute une série de petits pas de côté et d’embardées qui n’ont d’autre but que de prendre par surprise et provoquer l’étonnement. Le ravissement, aussi. Tout cela conduit, dans la bonne humeur et avec une rigueur assumée, à l’élaboration d’un savoureux cocktail d’audace et de joie. Et puisqu’on parle de surprises… impossible de ne pas évoquer un moment plutôt cocasse, au cœur d’une composition évoquant un marché de l’occasion (« Going To Maxwell Street ») où Ray Anderson s’est acheté autrefois beaucoup de disques de jazz. Un couinement se fait entendre, puis deux, puis trois… et voilà Tommy Campbell qui extirpe d’un sac une armée de petits cochons en plastique dont il fera ses alliés le temps d’un solo de batterie facétieux. Des garnements, on vous dit… On aura aussi une pensée spéciale pour José Davila et son tuba : voilà un musicien dont le rôle est à la fois primordial et ingrat : c’est lui qui le plus souvent imprime le rythme de la marche de cette fanfare de poche, à l’arrière de la scène et sans jamais rechigner. Son travail de fond, hors des lumières, mérite d’être salué.

Sur la platine : Sweet Chicago Suite (Intuition – 2012)


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Franck Tortiller © Jacky Joannès

On peut définir la sérendipité, mot en vogue dans le domaine des sciences humaines, comme « la capacité à faire une découverte, scientifique notamment, par hasard ». N’allons pas chercher d’autre explication que celle-là en apprenant que le vibraphoniste Franck Tortiller a choisi d’appeler sa nouvelle formation le Serependity Trio. Il s’agit pour lui avant tout d’une leçon de vie, ou plutôt cette Leçon des jours qu’il avait déjà magnifiquement administrée en solo dans un album homonyme. C’est la même histoire qui continue et n’aura jamais de fin. « Raconter la somme des jours pour apprivoiser l’instantané sans trop l’effaroucher du poids des jours ». Et pour une découverte, c’est une découverte ! Car le Théâtre de la Manufacture a le privilège d’écouter le premier concert d’un trio composé, outre Franck Tortiller lui-même, de deux musiciens qui se connaissent sur le bout des cordes et des baguettes : Jean-Philippe Viret (contrebasse) et Simon Goubert (batterie). Deux artistes, amis de longue date, exigeants et sur la brèche depuis bon nombre d’années, des êtres humains en qui la musique circule comme le sang chez les autres. Autant dire que ces trois-là ont offert au public un moment d’une grande intensité, où les personnalités confrontent leurs singularités et se soutiennent à la fois. Le jeu de Simon Goubert est puissant, habité d’un souffle sans nul doute hérité de son mentor Christian Vander. Avec ou sans archet, Jean-Philippe Viret a des allures de conteur, chacune de ses notes raconte une histoire dont on comprend la gravité. Franck Tortiller semble voler au-dessus de ses lames, en quête d’une lumière qu’il ne manque pas de trouver. Les vibraphonistes ne sont pas si nombreux, quand on y songe, et c’est un matériau rare qui se forme devant un public attentif. Apprécions donc ce beau cadeau. Natif d’une Bourgogne dont il connaît la qualité des vins sur le bout du palais, Franck Tortiller l’épicurien ne manquera pas de saluer en rappel « Les Amoureuses », qu’on déguste du côté de Chambolle-Musigny. On lève donc notre verre (à consommer avec modération, bien sûr) à la santé d’un trio qui enregistrera bientôt son premier disque et qu’on retrouvera avec plaisir.

Sur la platine : La leçon des jours (MCO – 2013)