Angelika Niescier au Petit Faucheux, enfin !
Le trio d’Angelika Niescier, Beyond Dragons, embrase le club de Tours.
Angelika Niescier, Tomeka Reid, Eliza Salem © Rémi Angéli
Trop peu vue en France, la saxophoniste Angelika Niescier peut pour pourtant se prévaloir d’un jeu acéré et d’une discographie pertinente. A la tête d’un trio complété par Tomeka Reid et Eliza Salem (en remplacement de Savannah Harris), l’idée de la découvrir sur la scène du Petit Faucheux pour défendre son disque Beyond Dragons était un des moments attendus de cette deuxième partie de l’année. C’était même un petit peu mieux encore.
Et tant pis, et surtout dommage, si Angelika Niescier n’est pas la plus connue des musiciennes actuelles et si sa musique peut être considérée comme exigeante. Chroniquer des disques, rendre compte de concerts, s’immerger dans une esthétique affinerait le jugement, créerait des hiérarchies et permettrait de distinguer le bon grain de l’ivraie : c’est faux. En partie faux car le ressenti à l’écoute d’une musique est primordial, et découvrir un·e musicien·ne tient parfois de l’adhésion immédiate. L’écoute en 2011 de Quite simply (paru chez ENJA) avec Thomas Morgan et Tyshawn Sorey était de cet ordre. Une adhésion que confirmeront quelque temps plus tard des disques comme le Berlin Concert ou le New York Trio ou plus récemment Soul in Plain Sight, un duo au côté d’Alexander Hawkins. Bref, dans un magazine de jazz, on essaie de tendre vers une certaine objectivité pour rendre compte de la vitalité d’une scène mais rien n’y fait, on a ses chouchous. Angelika Niescier par exemple.
En l’occurrence, le trio arrive sur le plateau. Tomeka Reid est toujours accompagnée de son violoncelle noir laqué et la batteuse Eliza Salem remplace Savannah Harris pour cette tournée européenne et démontrera une heure et quart plus tard que nous n’y avons pas perdu au change. A-t-on jamais vu formation s’installer si lentement ? Les trois musiciennes prennent position derrière leur instrument, règlent méticuleusement assise et pupitre, finissent de tendre leur cordes ou de resserrer une cymbale, Angelika Niescier prend un temps infini pour positionner son anche, mieux visser l’embouchure sur son saxophone. Elles se regardent. Le public attend qu’elles soient prêtes.
La saxophoniste donne le tempo.
Les voilà alors parties, pied au plancher, dans un titre frontal, abrasif qui embrase la scène aussitôt. Au delà de l’unité de ce petit orchestre, dont ce genre de musique implique une compacité totale et que les musiciennes parviennent à rendre dans l’instant (malgré un petit défaut sur le son du violoncelle dans les premières minutes qui sera vite réglé), c’est le son de la saxophoniste qui impressionne. Jouant avec célérité un déferlement de notes, elle déroule dans le même temps un jeu d’une incroyable clarté. Vitesse et précision, inventivité et efficacité, elle ne s’égare pas et remplit son objectif : donner la plus grande vitalité à des titres qui ne sont en rien évidents.
Travaillant beaucoup sur des ostinatos qui créent une tension permanente, certains morceaux semblent complexes à saisir, flirtant avec un vocabulaire bruitiste qui ne l’est qu’en apparence. L’idée supérieure, celle qui anime le tout, est de glisser par-dessus tout cela avec conviction et en maîtrisant une dynamique rectiligne qui s’appuie sur des bornes puissantes et fédératrices, et sur une répartition organisée de la prépondérance des voix.

- Angelika Niescier © Rémi Angéli
Les musiciennes, en effet, prennent tour à tour la lumière. Tomeka Reid fait sonner à plein le coffre de son violoncelle, extirpant des crissements puissants - dissonants parfois - qui ne sont pas une attitude, plutôt un langage extraverti qui s’avère fluide en dépit des cahots du chemin. À ses côtés, ou derrière, à la bousculer, la batterie de sa partenaire est une découverte. Souple, donnant l’impression de faire le job sans effort apparent, elle donne des angles géométriques au trio et les deux ensemble finissent par créer une petite mécanique de cliquetis au groove profond qui saisit l’oreille tout en la stimulant par son originalité.
Niescier, aux aguets, attend son tour, creusant une rythmique discrète qui se glisse dans le fond du trio. Elle semble se projeter mentalement dans leur jeu avant de s’y élancer physiquement pour un solo au long cours impétueux mais pas criard, sans concession et qui étourdit ; la rythmique échauffée par leur prestation préalable n’en est que plus abrasive.
Le concert est sur ce modèle. Vif toujours mais réservant des moments de mobilité bien agencés en dépit du nombre réduit d’intervenantes. De là, le sentiment d’être constamment mobilisé en tant qu’auditeur, emporté par une énergie qui ne faiblit pas et qui ne répond en rien aux traditionnels concerts soi-disant rentre-dedans. Bien au contraire, ici on n’entre pas dedans, c’est le groupe qui nous happe.
À cela s’ajoute une Angelika Niescier décontractée et drôle qui, entre deux titres, essaie de parler vaguement français, renonce, choisit l’anglais avec un accent polonais et un débit là aussi up tempo. On n’est pas sûr de tout comprendre, on est assuré qu’elle vit pleinement ce qu’elle dit. Sa musique est à son image. Créative et énergisante.

