Scènes

Les Rendez-Vous de l’Erdre 2012

Retour sur l’édition 2012 du festival de Jazz et Belle plaisance de Nantes.


Avant la rentrée, des dizaines de milliers de spectateurs viennent se promener sur les magnifiques bords de l’Erdre, et naviguer entre musique et Belle plaisance afin de profiter des derniers jours de l’été. Retour sur une déambulation de trois jours au cœur de la cité nantaise.

Comme tous les ans, Armand Meignan et son équipe ont concocté une programmation alliant blues et jazz, les différents courants se côtoyant, du classique au contemporain, des jeunes pousses aux têtes d’affiche. Les concerts sont gratuits, on passe facilement d’une scène à l’autre, bref, tout est fait pour qu’on découvre, qu’on apprécie ou qu’on aille voir plus loin de quoi la musique est faite. Cause de perpétuel étonnement, au-delà de l’ambiance de fête populaire, les groupes bénéficient tous d’une écoute attentive et respectueuse.

Après l’inauguration officielle, et en attendant le duo Lee Konitz /Dan Tepfer, on a tout le loisir d’aller découvrir de jeunes musiciens régionaux. Avec une belle surprise : Farows Quintet sur la scène Talents Jazz, dans les jardins de l’Hôtel du Département. Composé de Jules Boittin (tb), Clément Meunier (ss, cl), Andrew Audiger (p), Rémi Allain (b) et Florian Chaigne (dm), tous issus du Conservatoire de Nantes ; original et d’une fraîcheur revigorante, plutôt rare à cet âge-là. Parfaitement en place, les musiciens n’hésitent pas à creuser leur sillon au lieu de ressasser des plans trop entendus. Jules Boittin semble particulièrement prometteur.


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Lee Konitz Photo Emmanuelle Vial

Sur la scène Sully, Lee Konitz, légende du jazz s’il en est, et le pianiste Dan Tepfer vont se produire - un des grands moments du festival. Pensez ! Un musicien qui a participé aux sessions Birth Of The Cool avec Miles Davis et travaillé avec Lennie Tristano aux côtés de Warne Marsh et qui, à 85 ans, continue d’illuminer la planète jazz ! Certes, les stigmates des années de scène aux quatre coins du monde sont visibles, mais dès qu’il porte son saxophone à ses lèvres, la magie opère. A l’écoute, Tepfer agrémente son discours de manière à mettre en valeur son jeu si particulier, prenant joliment le relais lorsque l’illustre aîné lui laisse la parole ; l’interlocuteur idéal. Le public, extrêmement nombreux, ne s’y trompe pas et leur fait un triomphe. La preuve que malgré la fatigue, la musique est encore bien vivante chez cet homme dont le talent reste tout simplement stupéfiant après plus d’un demi-siècle.

Le samedi est classiquement la journée la plus chargée. Deux grands concerts sur la scène Sully. D’abord le Frasques Orchestra, qui revient avec un personnel légèrement modifié : Valentin Ceccaldi est au violoncelle et Arnaud Lechantre remplace Matthieu Desbordes à la batterie. On avait aimé la création de cet orchestre à part, émanation de la Compagnie Frasques ; on avait donc hâte de découvrir l’évolution du groupe une fois le répertoire rodé. cela saute aux yeux : l’apport du violoncelle aux côtés du violon d’Héloïse Lefebvre offre de nouvelles perspectives en renforçant le rôle des cordes frottées, ce qui modifie largement la couleur orchestrale et l’équilibre du groupe. Si l’on ajoute le changement de batteur, on voit bien que l’orchestre a gagné en possibilités de jeu et pris une orientation plus jazz. On sent aussi que ces derniers mois ont nourri renforcé sa cohésion et nourri les interactions. Le Frasques Orchestra est une vraie réussite, à la fois novatrice et inscrite dans une longue tradition, portée par des musiciens de talents et des compositeurs (Guillaume Hazebrouck, Olivier Thémines et Jean-Baptiste Réhault) bourrés d’idées qui, en se répartissant l’écriture, multiplient les atmosphères.

Laurent Coq ayant dû se décommander pour des raisons médicales, Yonathan Avishaï le remplace, au pied levé et sur sa recommandation, auprès des ses deux acolytes, Yoni Zelnik et Donald Kontomanou. Pendant plus d’une heure, tous trois nous offrent un moment de magie comme on en vit rarement avec une musique très libre, portée par une évidente joie de jouer, pleine de surprises, de subtilité et de finesse tout en restant d’une grande simplicité. Les morceaux rebondissent sans cesse et semblent jamais s’arrêter tant le trio multiplie les relances et les voies d’exploration nouvelles. Le concert donne vraiment envie de réécouter cette formation, sur disque ou sur scène. Difficile, après ça, de partir à la découverte d’un autre groupe, d’une autre musique. On préfère entretenir ce rêve éveillé, conserver le plus longtemps possible cette musique en mémoire. Ce sera donc tout pour aujourd’hui…


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Yonathan Avishaï Photo Frank Bigotte

Pas totalement remis de cette claque, nous revoilà le lendemain devant la même scène Sully pour Journal Intime, trio de cuivres endiablé qui dresse son portrait de Jimi Hendrix. Fred Gastard, grand connaisseur de l’œuvre, Matthias Mahler et Sylvain Bardiau puisent donc leur inspiration dans le répertoire et les souvenirs du guitariste pour exploret tout le champs des possibles, entre énergie brute, rythmes dévastateurs et croisement des lignes (trombone, trompette, saxophone). Certes, l’auditeur féru d’Hendrix a du mal à identifier certains thèmes mais pour peu qu’il se laisse faire, il ne pourra qu’être séduit par l’amour de l’héritage hendrixien qu’irradie le trio.

Pour clôturer le festival, deux univers bien différents : celui du Rêve d’éléphant Orchestra, septet atypique créé par Michel Massot et Michel Debrulle. Aux côtés du tubiste-tromboniste et du batteur, deux percussionnistes : Etienne Plumer et Stephan Pougin , un guitariste (Benoît Eil) et deux soufflants : Alain Vankenhove à la trompette et Pierre Bernard à la flûte. Très original, ouvert à de nombreuses influences, ce groupe non dénué d’humour et de poésie est trop peu connu en France ; pourtant, derrière une fausse simplicité il nous convie à un véritable voyage dans un univers convaincant peuplé de sonorités superbes, de mélodies étourdissantes et de rythmes enivrants.

Des applaudissements nourris saluent la fin de ce rêve, on se dirige d’un pas léger vers la scène Mix Jazz pour ce qui sera notre dernier concert : le quartet Limousine. Pas de meilleur choix pour un retour à la réalité en douceur !
Cette musique multiplie en effet les images et les ambiances, au croisement du rock, du jazz et de la b.o. de film. On se laisse volontiers (em)porter par la guitare de Maxime Delpierre, la batterie de David Aknin et le saxophone ou les effets de Laurent Bardaine et Frédéric Soulard. Une musique qui sait se faire hypnotique, où les nuances de rythmes et couleurs prennent peu à peu possession de l’esprit pour le guider vers d’autres contrées…

Décidément ce rendez-vous de fin d’été demeure un moment à part, notamment grâce à la diversité et la qualité de la programmation, plébiscitées par le nombre de spectateurs. Vivement la rentrée prochaine.