
Dernière pétarade d’un mandat en forme de feu d’artifice, le programme Jeux couronne le passage de Fred Maurin à la tête de l’Orchestre National de Jazz. Un mandat âpre, avec le COVID en entrée et le travail de sape des budgets culturels et du courage des programmateurs en dessert. Mais un mandat d’une qualité inestimable, qui aura plus que jamais lorgné vers les confins entre la musique contemporaine et le jazz aventureux ; avec un hommage à Ornette Coleman d’abord, avec le travail spectral aux côtés de Steve Lehman ensuite. Il était presque naturel, partant, de finir à la direction commune de l’ONJ et de l’Ensemble Intercontemporain : sept musiciens de l’ONJ, sept musiciens de l’Intercontemporain, Maurin à la baguette et quelques bonnes fées compositrices autour du berceau, d’Andy Emler à Sofia Avramidou, passée par l’Ircam. Le résultat est étonnant mais durablement inscrit dans la teinte générale de ce mandat de l’ONJ : avec Catherine Delaunay et Alain Billard, « Deux clarinettes » est un costume sur mesure, d’une beauté profonde.
Avec Jeux, Fred Maurin va jusqu’au bout de son idée de l’orchestre, dans un jeu de miroirs constant et une synergie de l’instant. Ailleurs, avec les deux parties de « Tone Box », c’est un autre axe de symétrie qui est convoqué, entre cordes et soufflants, la raucité de l’alto de Guillaume Roy répondant au piano de Bruno Ruder. C’est d’une musique de nuit profonde, envoûtante et somnambule que s’extrait Sarah Murcia dans un joli dialogue avec Fanny Météier ; avec Christiane Bopp au trombone, elles brillent de mille feu dans ces Jeux. On ne peut imaginer qu’il n’y ait pas dans le titre Jeux un clin d’œil à György Kurtág et à ses propres Jatékok [1]. Un autre miroir ? : il y a dans le travail de Maurin et des compositeurs trop de pistes et de sous-textes pour ne pas y entendre quelques fils invisibles, à l’image de « Hopening » et son allure de concerto grosso zappaïen où le percussionniste Aurélien Gignoux brille particulièrement.
Le clap de fin de l’ONJ Maurin nous laisse donc sur un dialogue poussé entre solistes venus du jazz et de la musique contemporaine, avec comme point d’orgue le remarquable « Jeux - Level 3 » et son exosquelette comme emprunté à Stravinsky et surtout le fantastique « Die Coda » qui clôt le tout dans une mécanique complexe de cordes (la harpe de Valeria Kafelnikov, le violoncelle de Renaud Déjardin) mélangé au velours des vents. La seule chose qu’on regrettera à propos de ces Jeux, c’est qu’il ne soient pas sortis sur un format tangible, de ceux qui restent, quel qu’en soit le plastique [2]. Une énième écoute nous le fera vite oublier.

