Scènes

Vague de Jazz 2015, double jeu

Une semaine aux Sables d’Olonne et final à Longeville sur Mer


L’édition 2015 de Vague de Jazz s’est déroulée en deux parties : une semaine aux Sables d’Olonne et un final à Longeville/s/Mer.

Le festival vendéen n’en finit pas de surprendre, par sa persévérance têtue d’une exigence artistique et par son insolente complicité familiale entre les musiciens, le public et les bénévoles. Cette édition ouvre surtout une nouvelle ère pour le festival, celle d’un partenariat renforcé et affiché de la part de la municipalité des Sables d’Olonne. Premier financeur du festival, la ville met également à disposition des moyens humains et techniques et c’est une bonne chose.

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On arrive dans une ville pavoisée aux couleurs du festival, et le portrait de la pianiste Eve Risser s’affiche tous les vingt mètres. En plus des traditionnels concerts en plein air au théâtre de verdure (face à la plage), Vague de Jazz se tient maintenant dans une vraie salle de concert, l’Auditorium, qui contient près de 300 places. Un confort d’écoute bienvenu qui permet la programmation de petits ensembles exigeants. C’est donc fort de ce soutien municipal que le festival propose aux Vendéens et aux vacanciers leur seule chance d’écouter des musiques improvisées sur le littoral olonnais. [1] Jacques-Henri Béchieau, le directeur, et son équipe de bénévoles (ainsi que l’inamovible Boris Darley au son) jouent sans relâche l’histoire du petit village d’irréductibles, utopie partagée et renouvelée chaque année.

Le dimanche soir, un double plateau très thématique propose humour, poésie et cordes.

Le trio du pianiste Roberto Negro, qui signe les compositions, porte le nom de Garibaldi Plop en hommage à l’Italie, à la division Garibaldi qui combattit l’armée allemande pendant la guerre, et aux bouteilles de vin imbuvables (plop !) qui ne servirent donc pas à fêter le retour des héros. L’histoire peut parfois faire sourire, tant l’absurde ou le rocambolesque viennent dédramatiser un contexte ou apaiser une tension. C’est un peu le principe de ce trio, également composé de Valentin Ceccaldi au violoncelle et Sylvain Darrifourcq à la batterie. Alors que sa musique est sérieusement écrite, l’interprétation et les arrangements laissent le champ libre aux facéties, aux ruptures, à l’expressionnisme. Roberto Negro convoque un esprit lyrique - inspiré du vérisme italien -, dans ses compositions et dose avec précision l’alternance de passages contrastés, pétillants de couleurs et d’humour. On sort de là comme d’un spectacle de cirque, enchanté par les séquences successives – le clown, le suspense acrobatique, le dressage rugissant, l’impossible équilibriste, les claquements de fouet, l’illumination des flammes… Un des plus beaux concerts de cette année. Une fois de plus, ces membres du Tricollectif sont d’un très haut niveau et le prouvent.


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Roberto Negro, Valentin Ceccaldi, Sylvain Darrifourcq par Christian Taillemite

En seconde partie, le trop rare duo Emler/ Pourquery propose ses improvisations débridées. Clown blanc et Auguste, preacher bluesy ou chanteur à textes, Thomas de Pourquery alterne le sax alto et la voix, soutenu par Andy Emler au piano, qui déverse citations et chausse-trapes à la pelle et enrobe d’harmonisations solides les envolées de son partenaire. Un spectacle complet, débridé, avec de faux rappels et un vrai succès à la clé. Une drôle de soirée, donc.

Le lendemain midi, le pianiste revient pour son solo, « Ravel » ; didactique et inspiré, il livre son histoire de Ravel, celle qu’il raconte au micro et celle qui transparaît dans ses improvisations. La soirée sera organisée autour des cordes. Le Quatuor IXI (Guillaume Roy, Régis Huby, Théo Ceccaldi et Atsushi Sakaï) prend la scène de l’auditorium. Improvisation et légèreté, foisonnement et épure, la musique que porte ce quatuor, formation à la riche et longue histoire, traverse les époques et les genres. C’est comme un bain chaud dans lequel on se laisse glisser.

Le duo Léandre / Teyssot-Gay surprend ensuite par sa complémentarité évidente. Joëlle Léandre est fidèle à elle-même, à l’écoute, sur le qui-vive. Serge Teyssot-Gay enchaîne sonorités et nappes diffuses, cliquetis et drones vibrants puis soudain, propose un solo aux accents proches de celui de Eddie Hazel sur « Maggot Brain ». On en vient à oublier le passé pop-rock de ce guitariste qui semble tellement à l’aise dans l’improvisation, et qui à tant de choses à raconter.

Les sessions « piano apéro » on lieu à midi dans l’auditorium. C’est une façon sympathique de commencer les journées, lesquelles se déroulent à l’identique : lente succession de concerts, de séances de plage, de repas animés avec les musiciens du festival et longues soirées portuaires. Bref, on navigue du piano-apéro au piano’cktail.

Le deuxième piano-apéro permet d’écouter le duo Sophie Agnel (piano) et Olivier Benoit (guitare). Cette musique préparée, triturée, chauffée s’exhale dans un chaos astronomique, un bouillon de culture alchimique. Un grondement spectral, au cœur d’un orage vrombissant se meut par relâchement sur des vibrations mourantes. Une belle épopée, dans une écoute réciproque parfaite.

Le soir, le Magnetic Ensemble, avec Thomas de Pourquery et Elise Caron aux voix sonne la charge binaire d’une musique à danser. C’est fort, c’est métronomique, et la petite salle de repli (il pleut ce soir, le jardin de verdure est inutilisable) déborde de danseurs enthousiastes. Efficace.

Le dernier piano-apéro est donné par Eve Risser en solo. La construction est parfaite, ornée de bruissements et de frottements, c’est un orchestre de cordes métalliques, de drones et de métallophones divers. Tout s’y cache, tout se devine. Ce sont les crissements de « pas dans la neige ». Petit à petit, on entend arriver une armée d’automates. Mécaniques cliquetantes, boîtes à musiques, écuyères à ressort, pantins à clochettes… ce petit monde forme un manège qui tourne autour d’un axe pulsatoire. Et qui finit par s’évaporer, lentement, pour laisser affleurer, sous la brume, le piano nu. On entend ruisseler jusqu’à la dernière note. Un moment magique.

Plus tard dans l’après-midi, dans le cadre toujours intimiste de la grande salle du Musée de l’Abbaye Sainte-Croix, on assiste à une performance de la violoncelliste Noémi Boutin, entre malice et tension, plein d’humour et de poésie. Cette intervention solitaire se transforme en dialogue avec Edward Perraud, invité à partager une improvisation fragile et timide pour un public attentif.


La 13è édition s’est terminée dans la petite bourgade de Longeville-sur-Mer avec le traditionnel concert en barque, et deux superbes soirées.

1er août sur le coup de midi, direction la Maison du Marais, près de laquelle se déroule le concert, avec cette fois les frères Ceccaldi. Une mauvaise nouvelle circule : la veille, Fred Galiay, qui doit jouer le soir même en duo avec Edward Perraud, a été victime d’un malaise. On parle des effets possibles d’une vaccination contre la rage, qu’il a dû subir dans la perspective d’un voyage en Malaisie. Edward est très inquiet. [2]

La balade musicale en barque se déroule néanmoins, le public suit les musiciens (embarqués) depuis la rive, le marais offre sa diversité, sa douceur, ses couleurs, Médéric Collignon est venu apporter sa touche cuivrée et drolatique depuis les berges : beaucoup de visages connus, presse, amis musiciens (Leïla Martial), et autres membres de la bande du « Tricot ». On écoute la musique de façon quand même un peu éloignée, l’intérêt de la chose résidant dans son côté exceptionnel… Et puis, dans les têtes, une inquiétude sourde, comme la langue le dit si bien.

Vers midi on se rend au bar du Clouzy, situé dans l’Espace Culturel du même nom. Étrange espace, culturel en effet, bien équipé, accueillant, mais tellement à l’écart de Longeville qu’on croirait un supermarché installé en plein champ. Geste courageux en tous cas. Leïla Martial présente son solo (voir ici même pour un premier écho, quelques jours avant) ; elle a déjà peaufiné sa prestation, affiné son clown, et se joue des possibilités des boucles et autres moyens électroniques de dialoguer avec elle-même. Au passage, une mélodie de Fauré qui est à son répertoire depuis longtemps, un joli set de cinquante minutes, très apprécié par un public attentif et conquis.

En soirée, et en lieu et place de Fred Galiay et Edward Perraud, un trio instantanément créé avec les frères Ceccaldi, mobilisables ici et maintenant, et Florian Satche, qu’on est heureux de retrouver derrière ses fûts (de batterie) et ses caisses (de batterie). Des pièces en provenance de divers projets, jouées avec un enthousiasme pertinent, convaincant. On en redemande à l’occasion. Alexandra Grimal suit avec son Nagâ, projet de grande envergure qui réunit un orchestre de super-solistes, et qui demandera d’être joué et rejoué souvent pour que ses angles et ses chicanes soient encore plus éclairés. Manifestement, c’est tout une histoire que la saxophoniste a couchée sur le papier à musique : on essaiera d’en savoir plus la prochaine fois, mais déjà ça s’écoute avec le plus grand intérêt.


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Trio Satche/Ceccaldi, photo P. Méziat

Le lendemain matin, même lieu, Leïla revient avec son duo, à présent rodé, avec Valentin Ceccaldi. Qui deviendra trio avec l’arrivée (surprise ?) de Théo en fin de partie. Et si le duo fonctionne à merveille, le trio apporte des pièces nouvelles de toute beauté.

La soirée finale se profile. On dira quand même, en attendant ce point d’orgue, que Vague de Jazz (habilement détourné par Florian Satche dans sa présentation du soir en « Jazz de Jazz ») nous a semblé un festival très convivial, amical même, avec des moments de détente et de retrouvailles où les musiciens se mêlent aux spectateurs (repas, apéros), avec aussi des temps de réflexion qui n’excluent pas le plaisir de l’écoute (conférence de Frédéric Goaty sur Gil Scott Heron, très bien préparée, vivante, pleine d’enseignements), et une programmation irréfutable.

Jeanne Added, avec le trio Yes Is A Pleasant Country, un peu maladroitement présentée - mais elle a vite corrigé - nous a semblé dans une forme vocale exceptionnelle, sans doute encouragée par son succès « hors jazz », en tous cas très semblable à celle que nous aimons et avons découverte il y a longtemps déjà (à D’Jazz Nevers, en duo avec Vincent Courtois !), et s’employant à chanter standards de jazz et autres « songs » du répertoire avec un immense talent et une originalité profonde. Bruno Ruder (p), et Vincent Lê Quang (ss) lui ont apporté un concours constamment juste. Voilà un trio qui mérite d’exister encore longtemps - s’il se peut.

Auparavant, Élise Dabrowski (b), Médéric Collignon (pocket trumpet, cornet, voc) et Edward Perraud (dm) avaient enchanté les lieux sur un mode étrange, qui tenait à la fois de l’école du chant wagnérien et de l’influence de Joëlle Léandre sur la manière d’aborder la contrebasse dans un contexte de musique improvisée.


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Bruno Ruder, Jeanne Added, Vincent Lê Quang par Hélène Collon

par Matthieu Jouan , Philippe Méziat // Publié le 31 août 2015
P.-S. :

La première semaine est relatée par Matthieu Jouan et le final longevillois par Philippe Méziat.

[1Le Conseil Régional des Pays de la Loire, également financeur, pourrait renforcer sa présence auprès du festival, surtout en termes de communication.

[2À l’heure où j’écris ces lignes, Fred est toujours hospitalisé, atteint d’une foudroyante méningite à pneumocoque et son état s’améliore très lentement.