Scènes

Jazzkaar, l’éventail musical

Des pépites estoniennes aux têtes d’affiches internationales : éventail musical à Tallinn.


Compte rendu de 5 jours au festival Jaazkaar à Tallinn en Estonie (du mercredi 24 au dimanche 28 avril 2024).
Jazzkaar, c’est évidemment l’occasion de découvrir la richesse de la scène contemporaine du jazz estonien. La programmation est internationale mais réserve une place de choix aux artistes nationaux. Le festival propose notamment des concerts à jauge très réduite, dans un cadre intimiste et privilégié.

Le duo Alonette & Erki Pärnoja s’est ainsi produit au Backstage Record Studio le jeudi, devant une cinquantaine de personnes : les chansons folk se succèdent, la voix est agréable et maîtrisée. Une reprise de « All I Want » (Joni Mitchell) fut pour moi le meilleur moment du set.

Kirke Karja Solo © Ellu Vibur

Le samedi, direction le Stuudio 89 pour un solo de Kirke Karja, pianiste récompensée la veille aux Eesti Jazziauhindade (victoires du jazz estonien) et dont j’avais déjà pu apprécier la qualité l’année passée à Tallinn, au sein de sa formation KARJA/RENARD/WANDINGER. Confortablement installée dans les chaussons qu’il faut revêtir à l’entrée du lieu, je plonge avec plaisir dans ses improvisations à l’inventivité frénétique et originale, happée par l’organicité de son langage musical, par la matière sonore qu’elle fait émerger de son piano et qui semble presque devenir solide, palpable. Petite cerise sur le gâteau, le concert est enregistré et on peut le réécouter ensuite dans la cabine du studio, profitant du « son parfait » qu’offre l’endroit précis de 50 centimètres carrés face à la console.

Rita Ray © Liis Reiman

Le dimanche, c’est Rita Ray qui nous invite dans son monde, en duo avec son guitariste, au Selektor Studio. Au-delà de la qualité de ses chansons et de sa vocalité, c’est son rapport au public que je retiens. Elle nous dit préférer les petits concerts intimes car ils lui permettent de mieux raconter son histoire. C’est vrai qu’elle le fait très bien, nous expliquant l’épisode de vie à l’origine de chaque chanson avec une sincérité touchante, une narration simple et directe, si bien qu’on a l’impression d’être en train d’écouter une amie qui se confie. Cette dimension donne une profondeur à l’écoute de ses chansons et sublime réellement ce moment chaleureux de soul teintée de blues et de jazz. Les paroles des chansons sont simples mais il y a quelque chose qui fonctionne dans l’expression, une belle frontalité.

Mingo Rajandi © Raul Ollo

Le reste des concerts a lieu dans deux salles voisines, JAIK et Fotografiska, dans le quartier de Telliskivi. Du côté de la scène estonienne c’est l’occasion pour moi de découvrir la compositrice et contrebassiste Mingo Rajandi et son dernier projet, « Werewolves ». On plonge dans un univers cinématographique, intense et poétique. J’ai particulièrement apprécié le mélange des timbres du saxophone et du violon qui se fondaient parfois à l’unisson.

Reti Niimann Band © Urmo Männi

A l’affiche également, Reti Niimann Band, groupe de soul/R’n’B emmené par une chanteuse à l’énergie débordante qui vous embarque dans son set à l’aide d’une technique vocale impressionnante. À voir en live plutôt qu’à écouter en disque… (pour avoir tenté l’expérience après !). J’ai aimé l’énergie juvénile et la puissance de la voix, l’espèce de spontanéité parfois un peu maladroite et touchante derrière le masque d’un style rodé.
Cette année, Jazzkaar a voulu rendre hommage au festival qui l’a précédé, les Jazz and Blues Days in Tallinn avec une « Blues Parade » emmenée par Kaisa Ling Thing. L’occasion de découvrir plusieurs musicien.ne.s de renom du blues estonien (Gerli Padar, Mait Malmsten et Kaidor Kahar notamment) et d’entendre une reprise convaincante de « Wild Women Don’t Have the Blues », ce qui fait toujours plaisir. La présence de Kaisa Ling Thing est exubérante et entraînante, l’énergie passe très bien de la scène au public et c’est un bon moment.

Kaisa Ling Thing © Raul Ollo

J’ai également assisté au concert de Project Pennar feat. James Copus. Le mélange d’influences lorgne beaucoup du côté du rock, notamment dans l’énergie et le jeu de scène du leader. La musique est intéressante, mais quelque chose dans l’attitude me laisse un peu à l’extérieur. De M-Group, projet emmené par le batteur Mihhail Nikitini, je retiens une reprise amusante et bien menée du « Casse-Noisette ». À l’affiche également, dans le cadre des victoires du jazz estonien, JT Conception feat Mathias Heise, pour le projet “How Far Can You Go”.

La suite du programme nous emmène en dehors de la scène estonienne avec le vocaliste suisse Andreas Schaerer accompagné par Kalle Kalima (guitare) et Björn Meyer (guitare basse). Le trio présente son projet « Evolution ». Les textes, en anglais, sont assez directs et parfois étonnants, parfois drôles (je pense notamment à un morceau intitulé « Multitasking »). J’apprécie la performance vocale et l’usage musical intelligent de cette grande maîtrise technique.
Du côté de la Suisse toujours, Tobias Preisig était à l’affiche pour son solo de violon, mellotron et électronique. L’intensité planante de sa musique progressive et répétitive passe particulièrement bien en live. On fait corps avec le son de son violon. Un coup de cœur.

Joep Beving © Sven Tupits

J’ai particulièrement aimé Joep Beving. Le pianiste néerlandais joue sur un piano droit ouvert, laissant voir la danse des marteaux sur les cordes. Mon esprit s’est promené d’idées en idées et j’ai vraiment compris le sens de l’expression « musique intime » : quelque chose qui convoque vos propres secrets et vous fait voyager en vous-même tout en vous apaisant. On sent que c’est aussi ce qu’il fait, juste en face. Le temps est suspendu, littéralement. Son langage musical joue beaucoup avec la superposition obsessive de notes et la matière sonore et rythmique offerte par l’instrument. Je retiens notamment le morceau « Hanging D », à la fin duquel un violoncelle semble émerger des profondeurs du piano.

Jazzkaar a également une très belle affiche hors Europe. Énorme coup de cœur pour Dora Morelenbaum, en duo avec le guitariste Guilherme Lirio. La chanteuse, compositrice et guitariste fait partie de l’excellent quartet brésilien Bala Desejo, qui a sorti son premier album SIM SIM SIM en 2023. J’ai adoré sa vocalité, la subtilité des différentes résonances, du phrasé, les touches de voix soufflée…

Dora Morelenbaum © Teet Raik

Autour de ce fil conducteur virevoltent des harmonies vocales subtiles, des progressions harmoniques originales, offrant un set très bien équilibré à la dynamique efficace et une belle énergie. Je retiens notamment « Nhengarisá Umbuesara », chanson en nheengatu, une langue tupi.

Du côté des États-Unis, invasion funk avec MonoNeon, extraterrestre masqué venu d’on ne sait quelle planète. On danse, on rebondit et on s’immerge dans le groove. Le jeudi, c’est Snarky Puppy, qu’Anne Erm, la directrice artistique du festival cherchait à faire venir depuis 14 ans. C’est leur premier concert en Estonie, pour l’occasion la grande salle de concert de Tallinn, l’Alexela Kontserdimaja, accueille l’événement. Leur performance fonctionne évidemment très bien, c’est rodé sans être aseptisé, l’énergie est là et le contact avec le public est touchant. Ils nous disent être toujours émerveillés de jouer dans un endroit où ils ne sont jamais venus et de découvrir une salle de 2000 personnes qui aiment leur musique. Je retiendrai le chant collectif sur le thème final de « Shofukan ». Ils se sont fendus de deux rappels avec enthousiasme.
A l’affiche également, Theo Croker pour son projet « Love Quantum ». Le trompettiste, compositeur et vocaliste nous propose un moment d’influences mêlées, très influencé par le hip-hop. C’est sophistiqué et tranquille à la fois. Le dimanche, moment de régal avec le quintet de Christian McBride. Le contrebassiste et compositeur est accompagné par Michael King au claviers, Ely Perlman, à la guitare, Nicole Glover au saxophone et Savannah Harris, batteuse impressionnante.

Savannah Harris © Sven Tupits

On sent une très bonne ambiance entre les musicien.ne.s et une envie de la part de McBride de mettre en avant cette jeune génération.

Dernier concert du festival, et pas des moindres, avec Ledisi pour son « Ledisi Sings Nina ». La chanteuse endosse les chaussures de son aînée avec brio, réussissant l’exploit de rester très proche de Nina Simone tout en habitant suffisamment les chansons de sa propre expressivité pour en faire quelque chose de nouveau et vivant. Sa présence vocale et scénique est très accrocheuse et l’énergie débordante. Une claque.

De Jazzkaar, je retiendrai cette année encore la diversité et la qualité de la programmation. Le samedi soir proposait aussi une House Party avec DJ Bandit & Brodsky / maria kallastu / DJ Heidy Purga & DJ Critikal. On a également pu expérimenter les boucles techno de Boomcat & Erik Laar sur le projet “Estonian Beats”. Le tout forme une programmation très équilibrée et permet de belles découvertes.