Scènes

Jazz Campus en Clunisois ose les défis

L’éventail de la programmation artistique a enchanté un public averti.


Infatigable Didier Levallet, toujours prompt à converser avec celles et ceux qui savent combien il a œuvré pour développer le jazz et l’enseignement musical en terre bourguignonne. Comme il le dit si bien, à l’origine tout était à construire à Cluny. Le jazz s’imposa dans cette cité historique avec le soutien important du maire communiste de l’époque et, en 1977, la première édition de Jazz à Cluny accueillit un premier artiste renommé, Martial Solal. Rebaptisé par la suite Jazz Campus en Clunisois, ce festival a atteint une réputation d’excellence en Europe. Didier Levallet a tenu à rappeler que la Région Bourgogne - Franche-Comté a augmenté son aide financière pour cette édition 2025 alors que majoritairement, en France, les subventions des collectivités ne cessent de fondre comme neige au soleil depuis des années. Cette année les scènes ouvertes, qui permettent aux stagiaires et à tous les musicien·nes qui le désirent de s’exprimer librement, se sont installées aux Écuries Saint-Hugues. Ce lieu se prête aux rencontres musicales et draine une foule qui peut se restaurer et faire honneur aux crus mâconnais.

Barry Guy © Marc Bonnetain

Les grands créateurs sont souvent mal récompensés de leur vivant. L’innovation artistique provoque toujours de l’incompréhension et avec une soixantaine d’années passées à renouveler le langage orchestral et celui de la contrebasse, Barry Guy ne fait pas exception. Comment se fait-il que la peinture et la sculpture contemporaine soient entrées dans les mœurs mais que le jazz dénommé radical par celles et ceux qui demeurent sceptiques à son égard soit encore mal perçu en 2025 ?
Cela n’empêche pas un public nombreux, venu de très loin pour certain·es, de se presser aux Écuries Saint-Hugues pour écouter son duo avec Ramón López, une performance d’une rare intensité.

Contrebassiste émérite, Didier Levallet n’a pas tari d’éloges en ouverture du concert sur la carrière musicale de Barry Guy, précisant avec justesse l’équilibre brillamment atteint entre improvisation libre et écriture. La pièce Look Up avait d’ailleurs remporté rien de moins que le Royal Philharmonic Society Award de composition de chambre. Ramón López, qui fit partie de l’ONJ de Didier Levallet, s’impose comme l’alter ego de Barry Guy ; son inventivité, l’influence de sa profonde connaissance de la musique indienne et sa finesse aux balais font de lui un magicien de la batterie. Les deux musiciens explorent le registre de leurs instruments en totale télépathie. Mené par son goût de l’expérimentation, Barry Guy va intégrer de nombreux objets sur les cinq cordes de sa contrebasse afin d’en élargir le spectre sonore. Régal pour les yeux, la gestuelle scénique s’accole magistralement aux notes pour le plus grand bonheur de l’auditoire qui acclame les deux funambules.

Christophe Monniot © Christophe Charpenel

Place à la deuxième partie au théâtre Les Arts avec le projet Six Migrant Pieces de Christophe Monniot, introduit par la citation de Jacques Derrida « Tout acte d’hospitalité est poétique ». Ce groupe instaure une combinaison réussie entre les effluves sonores modifiés du piano Rhodes de Jozef Dumoulin et les chapitres dédiés aux textes essentiels de Sylvie Gasteau. Habile, David Chevallier préfigure les interventions des cuivres qui reprennent à l’unisson ses phrasés harmoniques hérités de Bill Frisell. La précision avec laquelle Franck Vaillant conduit le septet permet au contrebassiste Bruno Chevillon de s’engager dans des contrechants inspirés. Habité par sa musique, Christophe Monniot installe un climat émotionnel dense. Cette œuvre aboutie s’inscrit pleinement dans un monde contemporain traversé par l’exode de nombreuses populations.

La restitution des ateliers du stage montre que l’enseignement du jazz - dont Cluny fut le précurseur en France - se porte bien. On y retrouve d’ancien·nes stagiaires qui persévèrent dans leur perfectionnement instrumental et vocal sous l’égide de six intervenant·es expérimenté·es. C’est sous un soleil radieux que Michel Deltruc et Étienne Roche ont dirigé le concert de l’atelier fanfare. Les rythmes latins fusionnent avec des arias populaires pour le plus grand plaisir des touristes qui se pressent sur la place de l’Abbaye.

Francesca Han © Marc Bonnetain

Instant solennel au théâtre avec Francesca Han qui donne un récital sans avoir recours à la sonorisation du piano. La clarté de son phrasé la mène sur les traces de Paul Bley, la suspension du temps et l’exploitation raffinée de la gamme chromatique fascinent l’auditoire. Originaire de Corée du Sud, cette pianiste aborde différents répertoires et rend hommage aussi bien à Marion Brown qu’à Masabumi Kikuchi et à un pianiste trop peu reconnu en France, François Tusques, dont elle reprend « Le Musichien ». Suivent d’autres relectures passionnantes dont un extrait de la musique d’À bout de souffle de Jean-Luc Godard, composée par Martial Solal, et « Think of One » de Thelonious Monk, totalement transfiguré. Francesca Han a fait souffler un vent de liberté salutaire.

Changement radical d’ambiance avec le groupe de la saxophoniste et chanteuse Lisa Cat-Berro, inspirée par des chansons pop-folk américaines. Le chant en anglais influencé notoirement par Joni Mitchell et Emmylou Harris s’accole aux fulgurances du guitariste Julien Omé qui fait parler la poudre. Stéphane Decolly fait chanter sa basse sur la belle ballade « Changing Times » ; quant au batteur Nicolas Larmignat, il ne ménage pas ses efforts en installant des rythmes appuyés qui contrastent avec certaines séquences vocales idéalistes et ingénues.

Voici le quintet Nubu, l’un des finalistes du dispositif Jazz Migration. Ancêtre du tuba, le serpent manié par Elisabeth Coxall fait entendre son chant séculaire dans des airs folk inspirés de la tradition orale anglo-saxonne. Remarqué·es, la contrebassiste Marion Ruault et le tromboniste Thibaut du Cheyron apportent tous deux un supplément d’âme à cette musique gracieuse.

Eric Echampard, Andy Emler, Claude Tchamitchian © Christophe Charpenel

Un sentiment de plénitude se dégage lors de la prestation du trio ETE pour l’ultime concert du festival. Depuis une bonne vingtaine d’années, ces trois musiciens ne cessent de renouveler leur langage et, avec There Is Another Way, leurs interactions s’affinent tout en privilégiant l’abstraction. Les rebondissements se succèdent et l’auditoire prend soin de ne pas applaudir entre les compositions fertiles qui s’imbriquent les unes aux autres. Les ponctuations franches de la grosse caisse tranchent avec les cymbales caressées par Éric Échampard. Le batteur installe des schémas mélodiques et la ferveur avec laquelle il souligne les climats impressionnistes d’Andy Emler régale le public. Cet équilibre instrumental se concrétise avec les couleurs sombres déployées à l’archet par Claude Tchamitchian. L’unité musicale de ce trio soudé porte au plus haut les atmosphères contrastées, comme la programmation de cette édition pleinement réussie de Jazz Campus en Clunisois.