Jazzycolors, portraits croisés d’un jazz européen en mouvement
Depuis plus de deux décennies, le festival Jazzycolors occupe une place singulière dans le paysage musical parisien.
Porté par le réseau des instituts culturels étrangers, il propose, édition après édition, une lecture transversale des scènes jazz européennes, attentive aux tendances contemporaines, aux formats singuliers et aux artistes qui envisagent le jazz comme un espace de recherche.
De début novembre à début décembre, l’édition 2025 s’est pleinement inscrite dans cette continuité. À travers une programmation mêlant des propositions acoustiques à des formes plus hybrides, Jazzycolors a dessiné une cartographie personnelle du jazz d’aujourd’hui. Cinq concerts, très différents dans leurs esthétiques, permettent d’en saisir les lignes de force.

- Bojan Z © Quentin Prod Photographie
Bojan Z en solo – le Parrain
Jazzycolors 2025 a débuté dans le cadre magnifique du Musée des Archives nationales. Dans ce lieu chargé de mémoire, Bojan Z a proposé un concert d’ouverture placé sous le signe de la concentration et de l’écoute.
Parrain du festival, Bojan Z s’est imposé depuis de nombreuses années comme une voix majeure du jazz européen, reconnu pour sa capacité à conjuguer tradition, influences multiples et sens très personnel du rythme et de la forme.
Sur un répertoire mêlant des compositions personnelles (« Mama Loya »), des thèmes des grands maîtres du piano jazz (« Textures » de Herbie Hancock, ou « Lennie’s Pennies » de Lennie Tristano), et des morceaux pop (« And I Love Her » des Beatles), Bojan a construit un set alternant des moments de grande intensité et une attention constante portée aux résonances et aux silences. Son discours musical se déploie avec la même pertinence sur des séquences harmoniques complexes et lors de séquences d’improvisation plus ouvertes.
Ce concert d’ouverture a permis d’entendre un musicien parvenu à pleine maturité, capable de maintenir une tension continue sans jamais céder à la démonstration. Il posait d’emblée les principes du festival : stimuler l’écoute du public et proposer des formats où la musique se déploie dans les meilleures conditions acoustiques.

- Karja - Hauptmann Duo © Quentin Prod Photographie
Karja Hauptmann Duo — deux parcours, un langage commun
Le Karja Hauptmann Duo réunit deux pianistes aux trajectoires distinctes, mais complémentaires. Kirke Karja, figure de la scène estonienne, développe depuis plusieurs années un travail situé à la frontière du jazz et de la musique contemporaine. Felix Hauptmann, musicien allemand basé à Cologne, s’inscrit quant à lui dans une pratique nourrie par l’improvisation libre et les formes ouvertes.
Leur rencontre donne naissance à un duo exigeant, fondé sur l’interaction. Deux pianos se font face pour créer les conditions du dialogue musical. La musique se construit dans l’instant à partir de motifs brefs, de jeux de textures et de variations dynamiques. Les rôles s’échangent constamment, abolissant toute distinction entre accompagnement et soliste.
Malgré la complexité de certaines structures, le duo maintient une lisibilité constante du discours. Les idées circulent, se transforment, s’opposent parfois, mais s’inscrivent toujours dans une logique partagée. Une proposition qui illustre avec justesse la vocation de Jazzycolors : valoriser des formes de création favorisant le dialogue entre les pays et les esthétiques. Le bel auditorium du Goethe-Institut de Paris a parfaitement mis en valeur le propos des deux artistes.
Tõnu Tubli Trio – une esthétique du groove et de la tension
Avec le Tõnu Tubli Trio, programmé par l’ambassade d’Estonie, le festival changeait nettement de registre et de lieu. En effet, le Sunset, rue des Lombards, accueillait le concert du batteur et compositeur estonien, Tõnu Tubli, qui développe un langage nourri aussi bien par le jazz que par les musiques urbaines, le rock progressif et les pratiques improvisées contemporaines.
Le trio repose sur une rythmique à la fois solide et constamment mobile. La batterie n’y tient pas un rôle secondaire : elle oriente et structure l’ensemble du discours. La guitare de Marvin Mitt et la basse de Indrek Mällo s’inscrivent dans ce cadre avec une grande liberté, alternant grooves appuyés, motifs répétitifs et interventions plus texturales.
Le concert s’est distingué par la radicalité de son propos et par la cohésion du trio. Les compositions, souvent construites à partir de cellules simples, évoluent progressivement, laissant place à des développements ouverts. Cette approche témoigne d’une attention constante portée au rythme et au timbre, sans renoncer à la rigueur formelle.

- Lakiko & Laurent Nicoud © Anna Zasada
Lakiko & Laurent Nicoud – le choix de l’épure
Le duo formé par Lakiko (violoncelle) et Laurent Nicoud (piano) occupe une place particulière dans la programmation. Dans un format volontairement intimiste, les deux musiciens proposent une musique fondée sur la nuance, l’espace et la qualité du dialogue. Le Centre culturel irlandais, installé dans un ancien collège du Quartier latin, fournissait un cadre propice à cette performance.
Le violoncelle est ici exploité dans toute sa richesse expressive : lignes mélodiques, textures sonores, utilisation d’effets et de loopers. La voix de Lakiko, soutenue par les ostinatos du violoncelle, met en valeur des mélodies modales, riches et néanmoins très lisibles. Le piano de Laurent Nicoud agit comme un partenaire à part entière, prolongeant certaines idées, en infléchissant d’autres, sans jamais chercher à s’imposer.
Leur musique se situe à la croisée du jazz contemporain, de la pop et d’une écriture proche de la musique de chambre. Les formes restent ouvertes, mais l’ensemble conserve une forte cohérence. Ce concert a offert un moment de respiration au sein du festival.
Sans céder à la facilité, cette édition a offert une lecture nuancée du jazz actuel
Párniczky Quartet – entre héritage et réinvention
Ce fut au tour de L’Entrepôt, lieu emblématique du XIVe arrondissement, d’accueillir ce concert présenté par le Centre culturel hongrois. Le quartet, mené par le guitariste hongrois András Párniczky avec Péter Bed (vents), Péter Ajtai (contrebasse) et Ágoston Szabó-Sipos (batterie), développe un projet qui interroge le rapport entre jazz et patrimoine musical d’Europe centrale. La démarche du groupe repose sur la réappropriation de la musique de Béla Bartók comme support à des séquences improvisées.
Le quartet fonctionne comme un ensemble très soudé, où chaque musicien contribue pleinement à la construction du discours collectif. La guitare joue un rôle moteur, mais les autres musiciens participent activement à l’élaboration des formes. L’écriture, caractérisée par une tension maîtrisée, sert de point d’appui à des improvisations denses. Ce concert illustrait avec clarté la capacité du jazz à convoquer l’histoire sans se figer dans une posture patrimoniale.
Conclusion – une ligne éditoriale affirmée
À travers ces propositions, Jazzycolors a confirmé la solidité et la cohérence de sa ligne éditoriale. Le festival privilégie des artistes porteurs d’un véritable projet, capables d’inscrire leur travail dans un dialogue entre traditions, territoires et écritures contemporaines.
Sans céder à la facilité, cette édition a offert une lecture nuancée du jazz actuel : un jazz multiple, parfois pointu, mais toujours animé par une forte composante d’écoute et de partage. Une orientation qui fait de Jazzycolors un rendez-vous essentiel pour qui s’intéresse aux formes vivantes et évolutives du jazz européen.
