Scènes

Motives Festival 2008

Cinquième édition du fetival belge qui rassemble les différents courants du jazz actuel.


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Roman Korolik © Jacques Prouvost

Décidément, on l’aime bien ce festival. Son esprit d’ouverture, sa programmation variée qui évite, tant que faire se peut, les concessions. Après tout, un festival c’est fait pour ça : ouvrir une fenêtre sur une musique que l’on connaît et proposer au public de s’y pencher pour y découvrir un horizon plus large. Entre découvertes et talents confirmés, tradition et expérimentation, plaisirs simples et musiques complexes, ce jeune festival gagne d’année en année ses lettres de noblesses. Et cette démarche, voulue par les organisateurs, mérite d’être soulignée et soutenue.

Rendez-vous donc à Genk, ville belge assez excentrée qui est pourtant, à bien y réfléchir, située sur un point assez stratégique entre les Pays-Bas et l’Allemagne. C’est pourquoi, le Motives Festival s’est proposé d’ouvrir un peu plus ses portes et d’accueillir, sous le nom Eujazzstage, des concerts et workshops d’artistes venus de Hollande (Weijters & Povel), d’Allemagne (Tri Tones) et bien sûr de Belgique (Peer Baierlein et Funk Sinatra) en « matinée » des concerts dits « classiques ».

À l’affiche de la première journée du festival, sous-titrée avec justesse « Now Sounds Of Jazz », on trouve d’abord Roman Korolik Group. Korolik, bassiste électrique (6 cordes) d’origine ukrainienne vit depuis longtemps dans le Limbourg. Autant dire que c’est le régional de l’étape. Celui qui, selon la tradition du festival [1], ouvre les festivités. Cette nouvelle formation propose un jazz qui trouve ses influences du côté du Pat Metheny Group pour l’énergie et de Bill Frisell pour son aspect parfois plus « blues éthéré » mis en avant dans le jeu du guitariste Roeland Alen. Balades swinguantes et romantiques, morceaux plus rugueux et élaborés - façon « patchwork » - étayent un set rondement mené entre jazz fusion et post bop. Au-delà du jeu très maîtrisé, efficace, indispensable et pourtant sobre du leader, il faut souligner les brillantes interventions de Dirk Scheurs au piano. Son toucher lumineux et parfois incisif, se marie très bien aux explosions sèches du batteur Jan Servaes. Un groupe très attachant dont il faudra suivre l’évolution.

Avec le trio anglais de Neil Cowley, on plonge en plein dans le jazz survitaminé, boosté au rock et à la pop. Sur des rythmes soutenus et des tempos tout en cassures, on y retrouve l’esprit d’ E.S.T. ou, plus encore, celui de The Bad Plus. Malgré un « Clumsy Couple » plus soul, le groupe est souvent en surrégime. Il use - voire abuse - du stop and go systématique. Il aime aussi s’accrocher à une phrase ou à un riff qu’il monte en épingle sous les frappes lourdes du batteur Even Jenkins. Au piano, Cowley insuffle parfois un certain swing dans des compos plus proches de la pop que du jazz. Cette débauche d’énergie ne manque cependant ni d’humour ni d’un léger décalage, mais l’encombrant emballage « power trio » empêche peut-être de mettre en lumière l’originalité, la vision singulière cachée dessous. À trop saler le propos on en perd un peu la saveur.


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Jack DeJohnette © Jacques Prouvost

La saveur, c’est qui se dégage irrésistiblement du nouveau projet de Jack DeJhonette. Encore une bonne raison de faire le déplacement jusqu’à Genk. « The Intercontinental » est le résultat parfait d’une résidence d’artistes en Angleterre où le batteur américain a rencontré la chanteuse traditionnelle (mais aussi lyrique) sud-africaine Sibongile Khumalo. La voix de cette dernière, tant dans son lyrisme que dans ses scats, est merveilleuse. Et la créativité de DeJohnette bien réelle.

Dans une ambiance calme comme un lever de soleil sur l’Afrique du Sud, DeJohnette joue de la résonance des ondes sur les cymbales (qu’il frappe au maillet), créant relief et effets fantomatiques en approchant et éloignant tour à tour le micro. La voix, sublime, se mêle alors au chant de la flûte de Byron Wallen, puis au piano de Billy Childs. Petit à petit le thème se dessine dans une ambiance très « milesienne » période début du modal. Wallen troque d’ailleurs la flûte pour la trompette bouchée. Puis Jason Yarde et son ténor s’immiscent dans la conversation et les morceaux s’enchaînent avec une élégance rare. « Panama Ib a » (de Danilo Perez), « Little Girl » (Khumalo), « Hope In The Face Of Despair » (Billy Childs) tournent autour du jeu sensible d’un DeJohnette à la gestuelle magnifique. On retrouve dans la musique ses mouvements amples, souples et secs à la fois. La précision est diabolique et l’équilibre fascinant ! Toujours au service de la musique, DeJohnette reste d’une humilité confondante. Et quand vient le moment de son solo, il prend le temps de l’installer, de le faire « monter », de l’équilibrer, le façonner pour le tendre au maximum. Un son unique. Une frappe exceptionnelle. Sans esbroufe ni clinquant, tout se joue sur la justesse : celle qui semble si simple, et qui est pourtant si difficile à obtenir. Concert brillantissime, et standing ovation inévitable.

Comme souvent lors de ce festival, la scène est aussi ouverte aux projets uniques et expérimentaux. Celui du batteur Eric Thielemans, qui ouvre la deuxième journée, en fait partie. Thielemans nous a déjà habitués à des expériences musicales hors norme [2]. Ce soir, c’est sous la forme d’un orchestre qu’il se présente. On y devine [3] Jean-Yves Evrard à la guitare, Jozef Dumoulin aux Rhodes, Peter Jacquemyn à la contrebasse,
Hilary Jeffery au trombone et Christine Verschorren aux effets et « sounds design ». Au travers d’une musique totalement improvisée, il expérimente sur le son. Musique méditative pour débuter - sur laquelle viennent se greffer des grognements de trombone, des éclats de piano, des brisures de guitare - qui se mue lentement en bourdon. La musique est chaotique et les sons stridents se frayent un passage pour finir en une explosion free. Ensuite, par vagues épaisses, la musique se calme et se répand, répétant un motif à l’infini. La tempête est passée. Le public [4] semble K.O. debout. Il ne sait pas s’il doit applaudir. L’expérience est éprouvante mais fascinante.


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Arve Henriksen © Jacques Prouvost

Il faut quelques minutes pour s’en remettre, et s’octroyer un petit temps de pause afin d’apprécier le chant poétique et léger d’Arve Henriksen et Jan Bang. Le trompettiste norvégien explore les plaines désertiques et glacées de son pays. Son jeu est au plus près du souffle. La musique est simultanément enregistrée et samplée par Jan Bang qui la filtre, la malaxe et la renvoie sous forme de rythmes diaphanes ou au contraire de beats lourds et étirés. Pourtant, tout est dans la nuance, et le son de la trompette prend parfois les couleurs chaudes du désert ou évoque des cantiques improbables perdus dans des cathédrales imaginaires. Le duo dessine des mélodies lentes et douces qui flottent dans un univers onirique et cotonneux. Bang ajoute de temps à autre des nappes de violons où Henriksen, fin et délicat, pose des berceuses folk tandis que le bidouilleur se dandine et danse sur une musique pleine de sous-entendus.

Après ces instants de poésie musicale, retour à un jazz plus traditionnel avec le « Playground » de Manu Katché. La formule est basée sur des morceaux courts et des thèmes carrés. Le résultat est d’une efficacité limpide. On ne s’éternise pas sur les impros des solistes ; il y en a peu du reste, et leurs espaces de liberté paraissent restreints. Visiblement, ce n’est d’ailleurs pas le but du groupe. Cependant, sur des titres plus groovy, l’excellent saxophoniste Petter Wettre trouve à placer quelques solos puissants et inventifs où on retrouve parfois un son très explosif, entre Rollins ou Brecker. Il est suivi par Alex Tassel au bugle qui, de son côté, donne un esprit un peu soul à la musique. Jason Robello, au piano, se fait complice du batteur, dont l’énergie est étonnante ; leurs échanges sont intenses. Les thèmes s’enchaînent de manière claire et descriptive. L’écriture est raffinée sans être complexe et les thèmes souvent mélodiques. Volubile, très présent, Katché incite une dernière fois le groupe à démontrer toute sa force sur un dernier morceau inspiré de « Cherokee ». Contrat rempli.


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Philip Catherine © Jacques Prouvost

Troisième et dernier jour.
Hyper décontracté, arrivant sur scène comme on arrive en retard chez des invités, Philip Catherine, guitare à la main, s’installe seul face au micro et ses pédales. Il prend le temps d’expliquer avec humour sa façon de jouer en solo avec lui-même. Au-delà d’une parfaite maîtrise de l’instrument et de l’overdubbing, il subjugue par l’émotion qu’il fait passer au travers de « Home Coming », « Méline », « Toscane » ou « Pourquoi ? ». Sa musique regorge d’idées qu’il arrive à exprimer avec une simplicité incroyable. Rien n’est surligné ni appuyé, tout est dans le raffinement du propos et le pouvoir d’évocation des mélodies. L’heure passe trop vite. On aimerait l’écouter à l’infini car jamais on n’entend une redite dans cet exercice périlleux qu’est le solo. Voilà qui force l’admiration. Le public ne s’y trompe pas, qui lui réserve une ovation méritée. Catherine prouve une fois de plus qu’il est l’un des très grands guitaristes de jazz en Europe. Et ce en toute simplicité.


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John Scofield © Jacques Prouvost

Autre légende vivante de la guitare jazz, John Scofield clôture ces trois jours de festival en proposant son nouveau projet : « The Piety Street Band ». On plonge ici en plein New Orleans, où blues et gospel font bon ménage. Jon Cleary, qui se partage entre piano et orgue Hammond, chante corps et âme de brûlants « Something’s Got A Hold On Me », « I Don’t Need No Doctor », « Never Turn Back » ou encore « I Feel Like A Motherless Child » ! À la basse - puissante et profonde -, George Porter Jr. [ex-Neville Brothers], se fait complice du batteur au visage impassible, Ricky Fataar. Quant à Scofield, il accompagne ses riffs délirants, ses accords net et précis et ses distortions subtilement dosées de rictus et autres grimaces expressives, extériorisant tout son feeling blues. Avec ce Piety Street Band, c’est toute la musique du Sud des États-Unis qu’il fait revivre, même s’il n’hésite pas à y injecter quelques rythmes empruntés à la Jamaïque. C’est roots, blues ou gospel et ça sent les champs de coton à plein nez. Rien de fondamentalement neuf, certes, mais un retour aux sources, un plaisir de jeu et une énergie communicative dont il serait idiot de se priver. C’est ça aussi le « Now Sounds Of Jazz ».

Le Casino Moderne de Genk referme ses portes sur une excellente édition 2008 et l’on se donne déjà rendez-vous l’année prochaine au même endroit pour se laisser surprendre par une programmation, sans nul doute, toujours aussi intéressante et désormais incontournable.

par Jacques Prouvost // Publié le 22 décembre 2008

[1après Carlo Nardozza, Michel Bisceglia et Alano Gruarin les années précédentes.

[2au sein de Mâäk’s Spirits, avec Rrauw et Barre Philips ainsi que lors de « happenings » où il joue d’interminables roulements de caisse claire en solo, par exemple.

[3car le concert se déroule dans le noir presque complet

[4du moins celui qui est resté jusqu’au bout