Frantz Loriot, improviser en actes
Tour d’horizon d’un altiste très politique.
Musicien très impliqué dans les musiques improvisées et plus largement dans la question du son et de l’improvisation jusque dans son implication politique, l’altiste Frantz Loriot rayonne sur l’ensemble de l’Europe à partir de la Suisse. Indéniablement, il est l’une des personnalités les plus fascinantes de cette scène, tant par ses choix esthétiques radicaux que par la discrétion avec laquelle il propose une musique brute, avec de nombreux acteurs qui agissent autant sur la musique elle-même que sur le geste musical. Petit tour d’horizon de ses récentes parutions, tant musicales que philosophiques, qui permettent également de découvrir de nouveaux musiciens ou de renouer avec des artisans fidèles de ces musiques comme Christine Abdelnour ou Jean-Luc Guionnet.
Avec un très beau logo inspiré de l’esthétique brutaliste dans son choix de police, Bruit éditions est une association suisse aux frontières du canton de Berne, désormais très impliquée dans le champ des musiques improvisées et d’une pluridisciplinarité qui est au cœur de cette création. C’est avec ce partenaire fidèle que Frantz Loriot propose Nyctalopia avec le trio Tetrao Tetrix qu’il compose avec Jean-Luc Guionnet au saxophone alto et l’électronicien Gaudenz Badrutt. Si l’on connaît le premier pour son travail sur le son auprès de GGRIL ou de Pierre-Antoine Badaroux, mais aussi en solo aux claviers, Badrutt est moins connu de nos colonnes. Pianiste de musique contemporaine pendant des années, il travaille depuis plus d’une décennie le traitement électronique du son en tant qu’improvisateur. C’est lui qui mène la musique de ce trio par un jeu minimaliste, proche du silence parfois, où le son des machines se confond souvent avec l’archet de Loriot qui avance à petits pas dans un son monochrome parsemé de taches légères où le saxophone s’exprime. Nyctalopia est une musique du qui-vive, comme les mouvements d’animaux nocturnes cernés par un chaos qui agit sournoisement. Qui plane sur le minimalisme des instruments. Parfois, comme dans « Part III », l’alto de Loriot laisse échapper une plainte rauque qui va réveiller un monde de l’infiniment petit, notamment une électronique qui se met en branle ou un saxophone jamais éloigné de la voix. L’expérience, en six actes, est troublante et pleine de tension.
C’est toujours auprès de la maison d’édition Bruit que Frantz Loriot troque l’archet pour la plume en proposant avec le saxophoniste et auteur Bertrand Denzier un petit livre qui peut se ranger dans les essais philosophiques. Musique improvisée et questions politiques est une dialogue saisissant entre les deux musiciens sur l’acte d’improviser et ses conséquences politiques. Sans qu’il soit question d’opposition, les deux auteurs exposent sous la forme d’un dialogue au temps long deux approches différentes de l’improvisation non idiomatique ; avec un posture plutôt debordienne, Loriot voit dans l’acte d’improviser en orchestre un geste politique. Une rupture avec le modèle dominant. Denzier quant à lui a un regard plus pragmatique, se rapprochant de l’expérience sociale avant tout individuelle qui consiste à « faire simplement confiance à sa différence intrinsèque ». Livre passionnant dans son amicale controverse, il pose les bases socio-politiques de l’improvisation et permet une vraie réflexion globale sur la manière d’envisager ces musiques.
On sait la Slovénie très en pointe sur ces musiques qui cherchent une liberté puissante ; c’est le cas du label Inexhaustible Editions, basé à Ljubljana, qui propose avec And Raw, Lift My Eyes un trio qui évolue dans les mêmes labours que Nyctalopia. Avec un Loriot plus en avant, travaillant à l’archet un son plus organique et plein de variations, on découvre la flûte de Marina Tantanozi et le piano préparé de Philipp Eden. Si la flûtiste installée en Suisse et d’origine grecque avait été aperçue dans l’orchestre de Lucas Niggli, Eden a notamment enregistré un trio avec le percussionniste Vincent Glanzmann et le contrebassiste Xavier Ruegg. Ici, le piano est souvent presque absent même si son mécanisme, effleuré dans ses entrailles, est au cœur d’un son fragile, trouvé comme en consonance avec l’archet ou le souffle effacé de la flûte. Ce sont les objets d’Eden, frappés ou placés en opposition aux cordes, qui animent une musique pensée comme une archéologie subtile qui se découvrirait dans un désert hostile. Au milieu de cela, Frantz Loriot égrène quelques notes en pizzicati ou propose des nappes impatientes à l’archet (« And Raw, Lift My Eyes ») qui luttent pied à pied avec la flûte quand il ne crée pas lui même une entropie nouvelle (« Unfixity ») en défiant les notes étouffées du piano préparé.
Le dernier disque est une brochette d’habitués de ces pages et de grands acteurs des musiques improvisées. On connaît Christine Abdelnour avec Magda Mayas ou dans le MilesDavisQuintetOrchestra ! dernière formule. Avec Frantz Loriot, ils rencontrent le contrebassiste Pascal Niggenkemper, récemment entendu dans l’ensemble Tuvalu et le percussionniste David Meier, trublion suisse habitué de Wide Ear Records. C’est sur le label de Christoph Erb, Veto Records, et plus précisément sur la fameuse collection Exchange, où il est rare que le saxophoniste de Lucerne ne soit pas, qu’on découvre Et il y aura… où Abdelnour est la première guide d’un travail en miroir avec les disques précédents. Là où les trios de Loriot travaillaient le silence comme matière brute, ce sont ici le son et la stridence qui sont patiemment sculptés, les cordes de Niggenkemper et de Loriot répondant au souffle du saxophone alto par le feulement des archets. Le travail sur la masse est très ouvragé et patient, chacun contribuant avec beaucoup d’attention à ajourer leur travail pour le rendre poreux aux autres sons. Pour faire communiquer les instruments dans une langue véhiculaire commune, lente mais décidée, sans phonèmes inutiles. La musique de Frantz Loriot est un manifeste pour l’improvisation qui porte sa réflexion très loin ; il convient de suivre ce travail avec le plus grand des intérêts.

