Scènes

Baptiste Trotignon et Arthur Teboul ou le temps suspendu

Nancy Jazz Pulsations 2024 # Chapitre I - Mercredi 9 octobre, Salle Poirel : Louis Matute Large Ensemble, Baptiste Trotignon et Arthur Teboul.


Arthur Teboul & Baptiste Trotignon © Jacky Joannès

Festival pluvieux, festival heureux ? C’est tout le mal qu’on souhaite à NJP dont la première soirée a fait « Salle Poirel » comble avec une double affiche manifestant le désir d’un « cross over » musical revendiqué par Thibaud Rolland, directeur du festival, à l’occasion d’un bref discours de bienvenue. L’adhésion du public lui a, semble-t-il, donné raison. Un enthousiasme de bon augure pour cette 48e édition qui correspond… aux 51 ans de Nancy Jazz Pulsations !

Les voyages de Louis Matute
Retour gagnant pour le guitariste Louis Matute et son Large Ensemble [1]. Cette petite bande formée il y a quelques années du côté de Lausanne était déjà présente à NJP au mois d’octobre 2022, occasion pour eux de présenter l’album Our Folkore. Cette fois, ils reviennent avec un répertoire tiré de Small Variations From The Previous Day (Neuklang, 2024). Les compositions, toutes signées par le guitariste, sont comme à l’accoutumée chez lui accrocheuses et bien mises en lumière par un collectif soudé, au sein duquel on reconnaît sans peine deux habitués du festival puisque membres du Léon Phal 5tet cher à Thibaud Rolland : Léon Phal lui-même au saxophone ténor et Zacharie Ksyk à la trompette. Mention spéciale pour ce dernier dont chacune des interventions est empreinte d’une réelle détermination alliée à une grande sensibilité. De son côté, le guitariste – qui accorde une large place à chacun de ses partenaires et a l’élégance de ne pas chercher une position dominante –, fan de Pink Floyd comme de Bach, séduit par un phrasé à la fois fluide et énergique. Il est un amoureux de la mélodie voyageuse et poétique : avec lui on survole les continents pour aller du côté de l’Afrique, de l’Amérique centrale (Louis Matute a des origines honduriennes) ou encore des Caraïbes. Il réussit à emporter l’adhésion d’un public venu nombreux, mais pas forcément pour écouter sa musique. Ce n’est pas la moindre des performances !

Louis Matute © Jacky Joannès

Piano Voix
Affichant complet depuis la fin du mois de juin, la Salle Poirel ne manque pas de réserver un accueil triomphal à Baptiste Trotignon et Arthur Teboul. Cette « association de bienfaiteurs » née sous l’égide du regretté Jean-Philippe Allard vient de publier un album, Piano Voix, dont le répertoire est intégralement interprété ce soir. On connaît la grande ouverture stylistique du pianiste, capable de s’abreuver aux sources du jazz comme de la musique classique, de la pop et de la chanson. Quant à celui qui est la voix du groupe Feu Chatterton ! dont il écrit tous les textes, nul n’ignore aujourd’hui sa présence scénique et son indéniable charisme, portés par une voix instantanément identifiable. Ensemble, ils s’emparent de quelques fleurons de la chanson française (Brassens, Brel, Ferré, Gainsbourg, Piaf, Higelin, Bashung…) sélectionnés pour leur gravité plus que pour leur popularité. Sans oublier deux reprises de chansons anglo-saxonnes (Lennon, Radiohead) parfaitement traduites par Arthur Teboul. On le dira tout de go : avec eux, la magie opère d’emblée, le temps s’arrête durant une heure et demie. Le public semble retenir son souffle, ayant néanmoins le loisir de se distraire le temps d’une reprise du « Goudron » de Brigitte Fontaine, interprété avec une distance amusée en forme de clin d’œil. Alors, le jazz dans tout ça ? Très présent en réalité, et pas seulement à travers les interventions de Baptiste Trotignon, qui élève la musique à très haut niveau. Il sera bien présent, avec toute sa part de liberté lorsque les deux funambules se lanceront dans une double improvisation. Le pianiste nous invite à rêver dans un grand élan romantique pendant que le chanteur se « met à table » pour écrire un poème minute (cette écriture automatique qu’il pratique couramment et dont on peut trouver la trace dans son livre Le déversoir). Cerise sur ce petit gâteau musico-littéraire : après une première lecture, le duo en crée dans l’instant une version en musique. Un bel exercice de style qui ne doit toutefois pas faire oublier l’émotion latente d’un concert qui aura su ne jamais tomber dans les travers d’une « variété » sans relief pour exprimer au contraire un reflet des méandres de l’âme humaine. Chapeau bas messieurs !

Arthur Teboul & Baptiste Trotignon © Jacky Joannès

Le bonus de NJP : Enfants magiques
NJP s’adresse depuis longtemps aux grands comme aux petits, il est bon de le rappeler. Magic Kids veut sensibiliser les enfants à la musique en général et au jazz en particulier. C’est dans le cadre enchanteur du Magic Mirrors que les quatre musiciens de Chut Oscar ! (parmi lesquels on reconnaît le saxophoniste tromboniste mais aussi chanteur Fred Gardette, par ailleurs membre du big band Bigre !) racontent à leur façon 100 ans de jazz, depuis le temps du ragtime et de la Nouvelle Orleans jusqu’à ses formes contemporaines. Dialoguant par le truchement d’une animation vidéo avec Mamajzz et son impertinent perroquet Oscar, le quatuor sait mêler pédagogie, humour et interprétation d’un répertoire original mijoté aux petits oignons. Sans oublier la dimension politique et sociale de l’histoire du jazz. Chut Oscar ! capte l’attention des enfants (et de leurs parents) tout au long d’un panoramique d’une heure, à vitesse accélérée certes, mais à travers une scénographie bien pensée et une interprétation pleine de vie. On aime à penser que leur joyeuse leçon fera naître bientôt des vocations.

Chut Oscar © Denis Desassis