Scènes

Nø Førmat fête ses 20 ans : tous à bord !

Nancy Jazz Pulsations 2024 # Chapitre II - Jeudi 10 octobre, Salle Poirel : Yom X Ceccaldi, 20 ans du label Nø Førmat.


20 ans Nø Førmat © Jacky Joannès

Il y a quelque chose d’inattendu dans la constitution du double plateau proposé ce soir à la Salle Poirel. Aucun réel apparentement en effet entre la proposition de méditation musicale signée Yom et la réunion de quelques-unes des têtes de pont du label Nø Førmat réunies à l’occasion de son vingtième anniversaire. Sauf peut-être pour celui ou celle qui entre dans une salle de concert avec l’idée de se laisser surprendre… et de voyager.

Guillaume Humery alias Yom est fasciné par la clarinette depuis sa plus tendre enfance, son autre passion étant la musique klezmer. Il faudrait ajouter un attrait chez lui pour la méditation, qu’un maître Sufi appelait « Rythme du silence ». Entre expériences musicales à caractère religieux et sonorités électro, il y a dans sa démarche artistique aux couleurs multiples quelque chose qui s’apparente à une quête existentielle. On le retrouve ce soir en formule réduite, entouré de la paire de cordes fraternelles Théo et Valentin Ceccaldi. Le premier est au violon, le second au violoncelle, tels des disciples de celui qui les surplombe légèrement, assis sur un tabouret où il adopte la posture du Lotus, à la façon d’un gourou. On n’est pas obligé d’en faire autant, fort heureusement pour nos genoux. Pas plus qu’on ne sera tenu d’entrer en méditation pour se laisser porter, mais pas submerger, par la longue et lente vague dont les trois musiciens vont orchestrer le déferlement pendant une heure sans interruption. Elle s’intitule, comme on le pressent… « Rythme du silence ». Même s’il n’est pas interdit de s’abandonner, fermer les yeux n’est toutefois pas forcément une bonne idée : les garder ouverts permet d’apprécier en particulier le spectacle et la gestuelle habitée des deux frères dont on sait toute la créativité depuis une bonne dizaine d’années maintenant. Leur rôle est primordial : ils élaborent et modèlent l’environnement sonore, imposent un climat de nature très hypnotique, au cœur duquel le clarinettiste va pouvoir insinuer son jeu qui progresse et s’élève en circonvolutions. Dans un mouvement permanent de flux et de reflux, la musique prend doucement de l’altitude pour rester ensuite en état de lévitation. En d’autres occasions, on parlerait de musique planante. Mais tels des coups de griffes sur ce tableau sonore ondoyant et mystérieux, les interventions des deux frères, en particulier celles de Théo Ceccaldi, viennent zébrer un paysage intérieur dont la tension est maintenue jusqu’à la note finale. Il n’y aura pas de rappel, forcément, parce qu’il faudrait repartir pour un nouveau voyage. Allez savoir si celui de Yom ne serait pas sans retour.

Théo Ceccaldi, Yom, Valentin Ceccaldi © Jacky Joannès

Qu’y a-t-il de commun entre les musiciens d’Asynchrone [1], le Brésilien Lucas Santtana, Malik Ziad, la chanteuse percussionniste Natascha Rogers et l’Anglo-italien Piers Faccini ? Un label : Nø Førmat, fondé en 2024 par Laurent Bizot pour « accueillir et défendre les musiques trop singulières, immatures, métissées et improvisées ». Soit une maison plutôt atypique, dont les autres hôtes ont pour nom Nicolas Repac, Mélissa Laveaux ou Ballaké Sissoko (avec ou sans ses partenaires des Égarés). 20 ans, donc, plus de 50 références au catalogue et pour NJP l’occasion de fêter cet anniversaire pas comme les autres avec ce qui est présenté comme une création. En réalité, il faudrait plutôt parler de réunion, car chacun des protagonistes est venu avec un échantillon de son propre répertoire, joué collectivement. Ce patchwork n’est pas si aisé à constituer : Asynchrone, dont l’album Plastic Bamboo revisite la musique de Riyuichi Sakamoto, impressionne par la tension qu’il instaure et les couleurs entêtantes qu’il déploie d’emblée, avant que Lucas Santtana ne monte sur scène et fasse redescendre (un peu trop) l’ensemble constitué. Sa douceur mélancolique venue du Brésil cédera la place à Natascha Rogers dont l’univers plus « pop folk » n’est pas exempt de quelques accents romantiques qui évoquent de loin en loin celui de Kate Bush (sans la part de folie). Mais c’est surtout l’entrée en scène de Piers Faccini (accompagné de Malik Ziad au guembri et à l’oud, tout comme en 2022 lorsque le chanteur guitariste avait été à l’affiche du festival) qui emportera l’adhésion du public. Entre Italie, Maghreb et Méditerranée, la musique de celui qui habite les Cévennes est nimbée d’un halo mystérieux autant qu’envoûtant. Sa présence est discrète et forte à la fois et c’est sans la moindre difficulté qu’il fera monter tout le monde à bord de son embarcation musicale, musiciens et public chantant d’une même voix : « All aboard ! »

Piers Faccini © Jacky Joannès
Natascha Rogers © Jacky Joannès