INTL Jazz Platform, veine aurifère 🇵🇱
Pour décrypter le futur proche du jazz et des musiques improvisées, il faut venir à Łódź et tendre l’oreille.
© Mikołaj Zacharow
Chaque année, l’académie de jazz qui se déroule à Łódź, et qui se confond avec le festival de jazz d’été, est un moment important pour la vie du jazz et des musiques improvisées en Europe. Comme de nombreux rendez-vous (Jazzahead, EJN Conference, etc.) celui-ci devient de plus en plus indispensable, aussi bien en termes de découvertes musicales que d’échanges et de débats.
Une chose est sûre maintenant : le niveau musical des participant·es à l’académie est de plus en plus élevé. Il y a encore quelques années, les dossiers de candidatures émanaient d’étudiant·es en fin de cursus qui postulaient à la plateforme pour parfaire leur technique ou affiner leur esthétique. Aujourd’hui, il est évident que les participant·es ont déjà (pour une grande partie d’entre elleux) dépassé ce stade et viennent ici pour développer leur réseau, se frotter aux professeur·es et profiter de l’exposition. Car, en face, il y a de plus en plus de professionnel·les du jazz invité·es, public de connaisseur·euses exigeants et difficiles à impressionner.

- Tomasz Dąbrowski © Mikołaj Zacharow
Cette année, le groupe de mentors chargé d’encadrer les ateliers était composé de cinq individualités internationales très différentes et pourtant - leur concert final le montre - très à l’aise dans tous les contextes musicaux.
La pianiste slovène Kaja Draksler, la batteuse américaine Savannah Harris, le trompettiste polonais (résident danois) Tomasz Dąbrowski, le saxophoniste belge Manuel Hermia et le bassiste norvégien Per Zanussi forment ce groupe. Chacun·e se voit attribuer une dizaine de musicien·nes (et autant de combinaisons instrumentales différentes et hétéroclites) avec qui iels vont partager la petite semaine, d’ateliers en répétitions, jusqu’à présenter chacun un mini-concert de 15 minutes.
un besoin d’en savoir davantage sur les aspects plus difficiles et moins glamour de la profession
Il est toujours enrichissant de se glisser dans les salles de répétition pour observer les différentes manières d’interagir, de prof à élève et d’élève à élève.
Un jour, Manuel Hermia propose une expérience avec une mélodie que tout le monde connaît, celle de l’“Ode à la joie”, l’hymne européen. Il propose aux musicien·nes de son groupe de jouer cette mélodie en modifiant le rythme, la texture voire les notes. Il souhaite que l’attention soit portée sur un seul paramètre du jeu (timbre, rythme, hauteur) pour s’affranchir des autres.
Un autre moment voit Tomasz Dąbrowski engager la conversation avec son groupe pour décortiquer le concert entendu la veille. Exprimer et analyser la musique, la parole devenant un élément musical. En guise d’exercice, il propose des scénarios formels (une introduction piano, une montée rapide, une séquence en notes tenues, etc.) et un schéma de circulation entre les musicien·nes pour monter petit à petit une structure stable où les musicien·nes interagissent en connaissant leur destination.
La discussion, l’échange est aussi un moment partagé par le groupe de Savannah Harris. Celle-ci a pris le temps d’une longue conversation sur le métier de musicienne (en particulier à New-York) et les nombreuses questions des jeunes de son groupe illustraient le besoin pour eux d’en savoir davantage sur les aspects plus difficiles et moins glamour de la profession, le travail essentiel et très important qui se joue en coulisses, condition pour rester sur le devant de la scène.
Il y a beaucoup de musique dans ces ateliers et les élèves sont venu·es avec leurs compositions. Le groupe de Kaja Draksler est justement en train de travailler sur l’une d’elles. Assise et à l’écoute, elle laisse l’auteur·e expliquer son œuvre à ses camarades, n’intervenant que pour synthétiser la pensée, orienter le jeu ou corriger les scories. Tout comme Per Zanussi, qui joue de la contrebasse avec son groupe et donne des conseils de narration et de mise en place sur les morceaux composés par les jeunes et qu’iels répètent. Et cinq matins de suite, les mentors proposent, un·e par un·e, une mini-conférence devant l’ensemble des jeunes. C’est un moment de liberté où chacun·e raconte à sa façon un aspect important de la vie de musicien·ne, de compositeur·trice ou de porteur·euse de projet. C’est aussi un moment d’échanges et de questions très apprécié.

- Adèle Viret © Mikołaj Zacharow
En fin de semaine, chacun des groupes se produit sur scène et présente le résultat des répétitions, un petit quart d’heure sur scène. Tomasz Dąbrowski joue avec son groupe, c’est un long morceau d’improvisation totale avec quelques repères jalons. La violoncelliste Adèle Viret y brille de tous ses feux et sa compatriote Lou Rivaille (chanteuse de ElliAViR) s’essaye avec succès à la libre expression, sans filet. Tout comme la contrebassiste norvégienne Adriana Døsvik pourtant familière d’un jazz plus mainstream.
Le concert suivant voit également Manu Hermia monter sur scène et jouer avec ses élèves. Prenant tout le monde par surprise, le groupe entame « Les Moulins de mon cœur » et la chanteuse espagnole Magda Garre ne s’en laisse pas conter. C’est surtout le jeune trompettiste allemand Hans Jacob Wohlfarth qui se détache du lot, juste et à propos.
Per Zanussi est avec ses élèves sur scène pour interpréter deux de leurs compositions. La batteuse néerlandaise Rita Brancato impressionne, tout comme le trompettiste polonais Jan Ostalski et la pianiste belge Natasha Van Eerdewegh.
Le groupe de Kaja Draksler joue quatre compositions de son cru, avec un cadre très formel mais qui laisse briller le guitariste néerlandais Andrew Moreno, le bassiste norvégien Jacob Tjernström et la chanteuse suisse Michèle Fella.
Le dernier orchestre a deux batteries, dont celle de Savannah Harris. La structure des morceaux reste classique mais l’expression est sauvage. On y remarque le pianiste belge Camille-Alban Spreng, la puissante saxophoniste ténor norvégienne Mona Krogstad et le vibraphoniste polonais Antoni Lis.
Intl Jazz Platform est aussi un festival avec, chaque soir, plusieurs concerts
Le premier soir, le pianiste Grzegorz Tarwid (du duo Alfa Mist avec Szymon Gąsiorek) se produit en trio, tout en syncopes et mélodies rythmiques. La transe technoïde du trio autrichien Other Mother avec la batteuse Judith Schwarz est venue faire la transition avant le quartet suisse épileptique à la neutralité déglinguée Sc’ööf (lauréat après le trio NOUT du EJN Zenith Award).

- Signe Emmeluth, Kjetil Møster et Per Texas © Mikołaj Zacharow
Le lendemain, le trio Children of Fish (groupe issu du RMC de Copenhague) propose de nombreuses trouvailles (et un sketch sur scène) mais ne renverse pas la table du power trio piano-basse-batterie. La platiniste Val Jeanty présente un set afro-futuriste mais un peu répétitif, avec une belle collection de sons et d’effets. Ce set électro introduit le concert du Gard Nilssen Acoustic Unity, un des fleurons de la scène européenne. Avec une équipe de choc : Kjetil Møster, Signe Emmeluth et Per Texas aux saxophones forment un mur cuivré et retentissant, tandis que Petter Eldh à la contrebasse débite à toute allure des lignes de basse que Gard Nilssen fait sauter en plein vol. Explosif.
La soirée suivante présente le trio de Marcel Baliński, pianiste polonais, avec Jort Terwijn à la contrebasse (ancien participant de l’Intl Jazz Platform) et Tymek Papior à la batterie. Une musique en ruptures rythmiques et emprunts classiques, légèrement trop sucrée. Le projet « matter 100 » de Kaja Draksler regroupe une équipe internationale : Lena Abeba Hessels à la voix, Marta Warelis aux synthés, Andy Moor à la guitare, Samo Kutin à la vielle à roue préparée et Macio Moretti à la batterie. Ce projet, une commande du Bimhuis à la pianiste, est un voyage poétique et envoûtant autour des textes de Dean Young. Il sera bientôt enregistré et produit par BMC.
Ensuite le trio de référence Eivind Aarset (g), Ståle Storløkken (org, synth) et Audun Kleive (d) est venu proposer une magistrale plongée noisy dans le jazz-rock entêtant.
Puis, en ouverture de soirée, le duo atypique qui réunit Marcin Masecki et Kaja Draksler aux pianos (les deux pianistes étant dos à dos) vient réinterpréter et déconstruire quelques œuvres de Jean-Sébastien Bach, avec une grande liberté. Masecki est réputé pour ses interprétations classiques décalées, il trouve avec Kaja Draksler une partenaire de jeux improvisés débridée. Et Bach transitionne.

- Marcin Masecki et Kaja Draksler © Mikołaj Zacharow
Ensuite, c’est le concert des mentors, une tradition ici. Les cinq musicien·nes se répartissent les rôles sur scène, avec un plan d’entrée et une porte de sortie, laissant libre cours à leurs envies entre les deux. Un bon moment d’improvisation collective. Enfin, pour clore la soirée, le quartet Økse (la hache en norvégien), une de ces merveilles d’inventivité, qui réunit Savannah Harris (d), Mette Rasmussen (sax), Val Jeanty (platines) et Petter Eldh (b). Cette musique est à la fois très acoustique, avec des accents urbains appuyés ; à la fois très binaire mais truffée de surprises permanentes et d’une force de frappe persuasive tout en restant onirique et fluide. Un grand moment.
Le dernier soir du festival, après le concert des élèves, c’est le big band de Andreas Røysum qui se produit dans un fatras de musicien·nes, d’instruments, de notes et de voix et qui prouve que parfois, le mieux est l’ennemi du bien. C’est dommage, vu le nombre d’excellent·es musicien·nes sur scène…

- Mette Rasmussen et Petter Eldh © Mikołaj Zacharow
Pendant toute la durée de l’Académie, les membres du dispositif Better Live ont organisé, pour les nombreux·euses invité·es professionnel·les, des tables rondes et des conférences sur différentes thématiques : le dispositif de tournée Better Live, son bilan et ses perspectives ; un atelier sur la prévention du burn-out dans le secteur musical par la psychologue spécialisée Rosana Corbacho [1] ; la durabilité écologique, économique et sociale dans la mobilité musicale et la production…
Encore une fois, la fondation Wytwórnia de Łódź et Karolina Juzwa, directrice artistique de Intl Jazz Platform (et également présidente de l’Europe Jazz Network) ont su organiser un tel évènement, à la fois académique, public et professionnel avec succès. Il reste à souhaiter que les financements dédiés à la culture en Europe ne soient pas tous rognés, un par un, pour aller vers le matériel militaire. Il reste aussi à souhaiter que l’espace de liberté que nous avons en Europe – et qu’une manifestation comme celle-ci illustre parfaitement – survive aux évènements en cours.

