D’Jazz à Nevers, les 39 marches
Le festival de Nevers réchauffe l’automne
Séverine Morfin & Malik Ziad © Maxim François
Il est que les feux d’artifice aient lieu avant les anniversaires, mais pour sa 39e édition, le festival D’jazz à Nevers a revêtu ses habits de fête pour une programmation toujours aussi pointue et tournée très largement vers la scène hexagonale. Les musiciens savent qu’ils peuvent compter sur la fidélité - et l’oreille - des organisateurs de ce grand rendez-vous nivernais avec, parmi les points d’orgue, la venue du nouvel ONJ, millésime Sylvaine Hélary.

- Healing Rituals © Franpi Barriaux
Alors que la première soirée offrait notamment la venue de Youn-Sun Nah avec Bojan Z, nous sommes arrivés à temps pour entendre Naïssam Jalal avec son quartet de Healing Rituals. Œuvre importante dans la discographie de la flûtiste, c’est l’occasion d’entendre la grande complicité de ces musiciens. De Zaza Desiderio à la batterie au violoncelle de Clément Petit, les musiciens sont portés tous ensemble par un matériel spirituel, loin des nourritures terrestres. Le « Rituel du soleil », porté par les psalmodies de Jalal et son incroyable sens du growl chavire le public qui, dans notre époque de ténèbres, a bien besoin de resplendir. On ne sait par quelle magie les sons de Naïssam font médecine, mais il y a en live quelque chose qui s’exalte : le travail contrapuntique de Petit comme la rythmique impeccable de Desiderio, très joueur, fait merveille et réchauffe. Mais la grande affaire de Healing Rituals, c’est la relation forte qui existe entre la flûtiste et le contrebassiste Claude Tchamitchian, visiblement ravi de jouer ces thèmes simples et limpides et de les faire vivre en les faisant tourner comme des mantras qui vibrent et pénètre l’esprit. Une preuve supplémentaire que l’amoureuse de l’Inde du Nord qu’est Jalal n’a pas fini de nous transcender de ses voyages. Le lendemain, pour les scolaires, Healing Rituals était réduit à l’essence avec un duo Jalal/Tchamitchian ; une piste à explorer.

- Trio Johannes © Franpi Barriaux
Aimez-vous Brahms ? Remplaçant au pied levé son duo avec Colin Vallon, retenu, par le trio Johannes avec Catherine Delaunay et Sophie Domancich, le violoncelliste Vincent Courtois offrait au public de Nevers une de ces prestations dont on se souvient. Nouveau-né, le trio a créé ce spectacle en Italie au début de l’automne, mais gageons que nul ne s’en est aperçu. Autour d’un répertoire qui va de Berg à Goubaïdoulina en passant par Arvo Pärt, le tout agrémenté de subtiles digressions et d’habillage improvisés, le trio choisit une voie chambriste dans laquelle Courtois se sent particulièrement à l’aise. Son dialogue permanent, dans le spectre de la voix, entre le violoncelle et la clarinette a des lueurs lointaines, engoncé dans la brume épaisse de l’automne que la pianiste rompt avec une puissance souvent soudaine et toujours à propos. Le jeu très concertant de Domancich est l’équilibre idéal avec ses compagnons. On sent bien entendu le volumineux bagage classique de ces grands solistes, mais la pâte qui prend dans ce trio a la vigueur de l’inattendu et le luxe des belles choses.

- Clément Janinet © Franpi Barriaux
Puisqu’il s’agit de belles choses, le concert création du violoniste Clément Janinet était lui aussi une croix cochée sur le programme. Garden Of Silences est effectivement un beau jardin qu’il faudra être attentif à suivre et à laisser pousser, ne serait-ce que pour ses lectures déconstruites de musique Renaissance (Buxtehude notamment, dans une version très solaire grâce à la trompette d’Arve Henriksen et l’accordéon d’Ambre Villermoz, découverte absolue de ce concert). Il est très riche, le jardin des silences de Janinet, qui ajoute à son habituel violon une nyckelharpa aux timbres enchanteurs. On y danse, bien sûr, dans ce jardin, car c’est la boussole du violoniste, et on le doit beaucoup à la contrebasse si souple de Robert Lucaciu. Phénomène repéré cet été, présent sur le très bel album de Gellért Szabo, la finesse de jeu du contrebassiste est le trait d’union parfait avec la finesse souvent diaphane de la paire Villermoz/Henriksen. C’est notamment le cas lorsque Janinet emmène ses troupes vers des sonorités « trad » qui montrent une fois de plus l’influence de Malicorne sur cette génération. Garden Of Silences fera l’objet d’un disque prochain chez BMC. Nous y serons attentifs.

- Sylvaine Hélary © Franpi Barriaux
L’ONJ tout neuf de Sylvaine Hélary était l’un des temps forts de cette 39e édition dédiée à la mémoire de Jacques Panisset. Sur le répertoire de Carla Bley, avec les arrangements de Rémi Sciuto et sa scie musicale. La première chose qui saute aux yeux, avant même la profondeur de l’orchestre et sa capacité à travailler les cordes dans une orfèvrerie de vents, c’est la bonne humeur et l’envie de jouer. Hélary s’est entourée de musiciens de confiance, de Sébastien Boisseau à Antonin Rayon en passant par Franck Vaillant, et c’est cette confiance qui jaillit de la musique de Carla Bley. On retrouve son intelligence et son goût des couleurs, mais aussi une assurance qui galvanise les pupitres. Placé au centre de la scène, le batteur joue de son côté hâbleur pour faire circuler une musique qui ne demande que cela. Les cuivres en eux-mêmes sont une mécanique subtile qui semble inoxydable ; si l’on repère tout de suite la grande complicité des trompettes, avec Quentin Ghomari et Sylvain Bardiau, c’est l’axe entre le trombone de Jessica Simon (quel solo !) et le tuba de Fanny Méteier qui apparaît comme le moteur ronronnant d’une mécanique de précision qui s’affinera à mesure des concerts. Ce qu’il faut retenir ici, c’est que l’insolente liberté de Carla Bley bouillonne dans un orchestre généreux où Sylvaine Hélary est l’aiguilleuse discrète d’un véhicule luxueux parti sur de bons rails, où des individualités comme Juliette Serrad ou Léa Ciechelski permettent de voir très loin.
On devrait toujours écouter les spectateurs.
Le 11 novembre ravive la flamme. Pas de guerre ici, pas de monuments, mais une lueur qui fait sortir de son lit douillet : une musique qui ne marche pas au pas, cela nous concerne forcément, et c’est exactement ce que D’Jazz à Nevers a prévu pour la journée : c’est jour férié et on commence tout doux avec la fabuleuse altiste Séverine Morfin dans un nouveau projet, un duo avec le joueur de mandole algéroise et de guembri, Malik Ziad. Comme avec Naïssam Jalal, cette musique soigne l’âme et le dialogue des cordes est magnétique : ce n’est pas un pas de côté, c’est une fusion. Le timbre de l’alto, volontiers arabisant dans les subtilités de l’archet, va sur le terrain d’un guembri à l’essence gnawa. Parfois, Ziad chante et l’on est emporté ; il y a beaucoup de finesse dans ce duo qui correspond parfaitement à la fraîcheur des matins nivernais. Ziad et Morfin ont arpenté les écoles de la région toute la semaine et il y a dans cette musique une vraie volonté de partage qui fait un bien fou en ce bas monde. L’après-midi au Café-Charbon, la SMAC locale qui fut le fief des tambours du Bronx, la place est faite aux jeunes groupes locaux de Centre-Val de Loire et de Bourgogne-Franche-Comté. On s’intéressera de très près à Kolm qui conçoit le Power Trio comme un cousinage entre Primus et Frank Zappa, avec le guitariste Vincent Duchosal (Oasis Boom) à la manœuvre.

- Lagon Nwar © Franpi Barriaux
Et puis vint le soir, et la déflagration Lagon Nwar dans le magnifique théâtre italien de la ville de Nevers. Même si l’album avait de quoi nous estomaquer, la prestation restera inoubliable. La puissance de la basse punkoïde de Valentin Ceccaldi comme le flot de colère du ténor de Quentin Biardeau, bien plus free que sur le disque, bien sûr. L’alchimie réussie entre mandingue et maloya dans la batterie frondeuse de Marcel Balboné, évidemment… Mais il y a surtout la performance magistrale de la chanteuse et poétesse Ann O’aro qui emporte tout sur son passage et électrise les spectateurs. Elle danse, elle choit, elle transe mais jamais ne perd le fil acéré d’une parole politique puissante et d’une émotion bandée comme un arc. Difficile d’en ressortir indemne tant la charge est forte : on danse et l’on s’émeut, l’électronique acide de Biardeau entre en collision avec le cri feulé de la chanteuse quand Ceccaldi imperturbable comme un bassiste des Clash tient un rythme qui pourrait pourtant être tenté, lui aussi, d’aller faire des roulades arrières avec Ann O’aro. Un concert de Lagon Nwar est quelque chose à ne manquer sous aucun prétexte. Ce n’est pas un bête happening, c’est une parole ciselée qui dit les choses et les fait vivre crûment, sans artifice mais avec une fièvre communicative…
À la fin du spectacle, un spectateur dit à sa voisine, sa compagne sans doute : « J’ai l’impression qu’ils ont mis tout ce que j’aime dans cette musique ». On devrait toujours écouter les spectateurs.

