Gaume Jazz célèbre 40 ans de bonheur 🇧🇪
Retour sur un festival qui se bonifie avec l’âge.
Reggie Washington © Christian Deblanc
Le quarantième anniversaire du festival gaumais a été célébré dignement lors de l’inauguration de la nouvelle édition 2025. Benoît Piedboeuf, fidèle ami du président Jean-Pierre Bissot depuis le début de cette aventure, a rappelé qu’il y eut 1043 concerts lors des quarante ans passés. La réputation de Gaume Jazz est devenue planétaire et quatorze nationalités différentes de musicien·nes sont présentes cette année mais cela n’enlève rien à l’ambiance familiale qui règne sur le site. Ce ne sont pas moins de quatre-vingts bénévoles qui participent efficacement à cet évènement annuel exemplaire. Au chapitre des innovations, une soixantaine d’enfants gaumais s’initient cette année à la technique du soundpainting et la dynamique Désir Renett endosse cette fois le rôle de présentatrice. La relève passe par la jeunesse, Hélène Deom en charge de la production s’inscrit comme un personnage clé du festival. En homme raffiné qu’il est, Jean-Pierre Bissot insiste sur le rapprochement entre Flandres et Wallonie avec le projet Salut Les Voisins qui se concrétise par la participation de quatre groupes flamands, Children Of Simone, Kin Gajo, Elis Floreen et Bord du Nord. Notons également que le partenariat avec le label discographique belge Igloo Records porte ses fruits et qu’à l’avenir la première édition de Gaume Jazz en ville sera lancée à Bruxelles. Les bougies du gâteau sont soufflées, place à cette quarante-et-unième édition 2025.

- Tom Bourgeois quartet + Veronika Harcsa & Vincent Courtois © Christian Deblanc
Le soleil est de la partie pour accompagner ces trois journées très variées. Tom Bourgeois frappe fort avec sa création dédiée à Lili Boulanger. Un jazz aérien et des traits issus de la musique contemporaine s’unissent pour mettre en valeur son quartet mené avec subtilité par les rythmiciens Lennart Heyndels et Théo Lanau. Invités, Vincent Courtois et Veronika Harcsa vont apporter de l’ampleur aux pièces musicales. Le violoncelliste impressionne l’auditoire par ses interventions prodigieuses, il tutoie les étoiles. La chanteuse hongroise illumine l’œuvre « Thème et variations » avant de procurer un moment de grâce par l’interprétation d’« Hymne au soleil » sur lequel elle a écrit des paroles. Ce concert a suscité une forte émotion.
Sous la conduite de Simon Leleux aux percussions, l’Auster Loo Collective s’affranchit des règles musicales établies. De Bao Sissoko qui prodigue des notes ensorcelantes sur sa kora, à Aki Sato, absorbée par son jeu sur le koto japonais, c’est une diversité de cultures qui se présente sur scène. Ce foisonnement stylistique atteint une ampleur poétique lorsque la voix de Shahab Azinmehr s’élève, la tradition persane énoncée au setar se mêle aux notes de la flûtiste Lydie Thonnart.
Sous l’immense chapiteau, l’auditoire a été transporté par ces mélodies héritées d’airs ancestraux. De conception plus classique, le Septet Heptone du pianiste Olivier Collette n’en demeure pas moins l’un des moments forts du festival. Si une ambiance West Coast s’impose de prime abord, cela ne dure guère : le très jeune guitariste Eliott Knuets va bousculer la section de cuivres composée de Toine Thys, Philippe Laloy et Bart Defoort, tous convaincants. Les morceaux prennent alors une tournure moderniste et la poésie qui se dégage de « Moonlight In Vermont », avec son introduction à la clarinette basse, confine au sublime. Non loin des idées novatrices de Gil Evans, la fin du concert fait se succéder « Caravan » de Duke Ellington réinventé en salsa et « Little Wings » de Jimi Hendrix, saisissant de beauté. Rappels successifs.

- Aurélie Charneux © Christian Deblanc
Spécialité locale de qualité, la bière trappiste Orval a conquis le nombreux public au même titre que la tornade musicale qui vient d’apparaître, le collectif Black Lives. Pour celles et ceux qui connaissent l’excellent second album du groupe, intitulé People Of Earth, la version qui en a été donnée ce soir dépasse nos espérances. Fureur démesurée, groove en perpétuel renouvellement, arrangements inouïs et surtout une succession d’interventions solistes exceptionnelles qui ont fait de ce concert un chef d’œuvre musical. Il est rare de retrouver une telle énergie scénique dans le jazz depuis la disparition de Miles Davis. Pierrick Pédron au saxophone, David Gilmore à la guitare et Grégory Privat aux claviers ont irradié la soirée. Catherine Russel et Georgia Heers brillent par leurs chants étourdissants, Sharrif Simmons impose ses titres revendicatifs « La Haine ne peut gagner », « Il ne faut pas que tu meures avant que tu vives ». Le message universel s’empare du public alors que les fulgurances de DJ Grazzhoppa, de Gene Lake et du souriant Sonny Troupé nous envoûtent sous le regard du maître de cérémonie Reggie Washington.
La musique atteint là des sommets, les envolées du sopranino couplées aux bourrasques du ténor ont une densité spirituelle et une jubilation contagieuse.
Le lendemain en matinée, une table ronde présidée avec efficacité par Jean-Pierre Goffin a réuni bon nombre de journalistes ainsi que des instrumentistes afin d’évoquer diverses thématiques inhérentes au jazz contemporain. Le débat a surtout porté sur les problématiques rencontrées par les jeunes musicien·nes. Et c’est bien de jeunesse qu’il s’agit avec la chorale Les Ptit’s Gaumais du Jazz, dirigés par Laurent Blondiau et soutenus par l’ensemble Bakanaï ; un constat s’impose, le soundpainting a fonctionné à merveille. Wajdi Riahi prend le temps d’avancer méthodiquement avec son trio. Sa musique où l’on retrouve des influences de Keith Jarrett et Brad Mehldau privilégie les ambiances feutrées dans un registre médium. Si l’économie de notes du pianiste est évidente, Basile Rahola et Pierre Hurty exploitent chaque renouvellement de timbre afin d’accentuer le plaisir d’écoute.

- Duo Mieko Miyazaki & Franck Wolf © Christian Deblanc
Minimaliste de par son évocation musicale, le Trio Lysis d’Eve Beuvens a suscité l’étonnement. Lennart Heyndels se révèle comme le pivot central de cette formation. Les fragments de notes disséminées par la pianiste et l’échantillonnage des sonorités de Lynn Cassiers tournent en boucle autour du son boisé de sa contrebasse. La poésie d’Emily Dickinson se prête à ces atmosphères évanescentes et « Solstice », composé par Eve Beuvens, emporte l’auditoire.
Concert en demi-teintes pour le projet Landscape of Eternity de Naïssam Jalal, où le bourdon du tanpura guide des instrumentistes qui semblent sous-employés. Les effluves de l’Inde du Nord se manifestent avec le sarod et les tablas, mais il manque l’étincelle qui permettrait de concrétiser la rencontre entre deux mondes. Mention spéciale au batteur tonique Zaza Desiderio.
Plus aventureux, voici un duo qui ne demande qu’à se faire connaître, c’est la première belge dans la salle Lochnot pour Mieko Miyazaki et Franck Wolf. Le chant inspiré du saxophoniste, où l’on ressent l’inspiration de Dave Liebman, impressionne. L’ardeur avec laquelle il énonce ses phrasés épouse singulièrement les notes étirées du koto. La dextérité de Miyazaki sur l’instrument japonais à treize cordes s’intensifie lorsque les chevalets amovibles doivent s’adapter à des airs occidentaux. Acclamations méritées.
Il faut bien se lancer un jour ! La formation Children Of Simone est composée de jeunes musiciennes en provenance de Louvain. Appliquées et forcément émues, elles se sont relayées et ont apporté une fraîcheur d’interprétation. Aucune démonstration appuyée de leur part, juste de la sincérité, comme en témoigne leur reprise originale de « Here Comes The Sun ».

- China Moses © Christian Deblanc
Fin de journée avec deux concerts placés sous le signe de la danse. Tout d’abord China Moses, battante et heureuse de faire partager son art, à l’image de sa mère Dee Dee Bridgewater et de celle qui l’inspire fortement, Tina Turner. Les rythmes appuyés et les compositions millimétrées défilent en synchronisation du chant puissant et d’une chorégraphie frénétique exécutée en talons aiguilles. La chanteuse fascine le public.
C’est enfin au groupe ’Ndiaz de clôturer la soirée en célébrant la Bretagne et les sons électroniques. Inspiré par l’accordéon, l’un en bandoulière et l’autre qui fait émerger les basses, Yann Le Corre ne s’accorde aucun répit. Il s’accole aux unissons du trompettiste et du saxophoniste ainsi qu’à la batterie survoltée. La foule se trémousse.
La dernière journée démarre avec le jazz hip-hop de Kin Gajo où Werend Van Den Bossche déploie des sonorités synthétiques au saxophone ténor. L’accordéon et la batterie se cantonnent à des rythmes répétitifs.
La carte blanche dont a bénéficié Aurélie Charneux a donné lieu à un superbe concert. Non loin de l’ethno-jazz et d’airs entendus naguère dans Amir et Varech d’Henri Texier, sa musique engendre de la vitalité avec des compositions qui sortent de l’ordinaire. Eve Beuvens et Marine Horbaczewski s’unissent à la clarinettiste en déployant une clarté expressive, bien soutenues par les rythmiciens Nicolas Puma et Simon Leleux.
Successivement, Elis Floreen et son groupe ont mis en valeur des airs folk pop avec une inspiration progressive non loin par moments de Björk et Gentle Giant. La formation Bord du Nord captive par la sensualité qui s’en dégage, le bugle de Sam Vloemans et le bandonéon de Gwen Cresens gambadent dans une ambiance qui évoque Nino Rota. Appliqué, le Foliez Amato quartet insuffle une dose de romantisme, l’entente parfaite entre le clarinettiste Jean-François Foliez et la pianiste Emeline Planchar conduit à une élégante composition « Almerina ». Mais le grand moment restera incontestablement la prestation de l’Imperial Quartet où expressivité et intensité ne font qu’une. Deux sets où priment les respirations conjointes de Damien Sabatier et Gérald Chevillon ainsi que la robustesse du tandem Joachim Florent et Antonin Leymarie. La musique atteint là des sommets, les envolées du sopranino couplées aux bourrasques du ténor ont une densité spirituelle et une jubilation contagieuse.

- Stéphane Galland © Christian Deblanc
Stéphane Galland & The Rhythm Hunters sont une véritable institution en Belgique, il n’y a qu’à voir la foule se presser dans le chapiteau vite bondé. L’originalité du sextet tient à son approche artistique multiculturelle. Les compositions enivrantes permettent aux solistes de se dépasser, Sylvain Debaisieux déploie des aigus décisifs, Pierre-Antoine Savoyat distribue des notes étincelantes et Shoko Igarashi délivre un solo imprégné par l’esprit d’Ascension de John Coltrane. Bien épaulé par Wadji Riahi et Louise van den Heuvel, le batteur malaxe infailliblement la pâte sonore. Succès garanti.
Plus conformistes, les quatre jeunes helvétiques qui composent Mohs vont offrir un jazz-rock à haute dose de décibels où le guitariste Erwan Valazza se taille la part du lion. La conclusion festivalière passera par les français de [Na], l’élément chimique de désobéissance enthousiaste, formule qui colle à leur musique post-punk que n’aurait pas désavouée Albert Ayler.
Jean-Pierre Bissot peut être satisfait, la diversité des musiques proposées lors de cette dernière édition de Gaume Jazz n’aura eu d’égal que le plaisir d’écoute.
